lundi 19 mars 2007

la classe verte de Manon

Manon s'est très bien habituée à sa nouvelle école à Villenave D'ornon, près de Bordeaux. Nous avons trouvé un pavillon mitoyen de type 5. Elle n'avait plus Zoé avec elle dans sa chambre. C'était mieux. Manon est une enfant solitaire et calme. Zoé est une petite fille exhubérante qui a toujours besoin qu'on joue avec elle.... deux caractères vraiment opposés!!!!
Manon a aimé sa nouvelle chambre...on l'a décorée en jaune et bleu... elle a exposé ses dragons, ses dino, ses figurines Warhammer... enfin un endroit à son image!!!!



Dans sa chambre...

Elle a eu un lit mezzanine à son anniversaire et a réussi à s'y faire sans soucis... elle avait pourtant donné des signes de tétanie à l'idée d'être haut perchée quand on lui avait dit notre projet... Mais c'est passé comme une lettre à la Poste!!! Elle a vraiment changé de ce côté là, elle a maîtrisé son stress....
Son CE2 a bien débuté. Nous avons eu quelques mises au point à faire vers décembre avec sa maîtresse. Celle-ci ne comprenait pas pourquoi les résultats et le soin n'allaient pas ensembles... pourquoi Manon ne participait pas oralement... Nous avons expliqué qui était Manon et les choses ont pu s'assouplir entre ma fille et cette jeune enseignante très active et compréhensive....
Une classe verte d'une semaine a été proposée pour fin mai. Un chalet appartenant à la mairie est à disposition des écoles de la ville, il est situé à Luz Saint Sauveur. Nous étions enchantés du projet, Manon semblait y adhérer. C'était parfait.
Nous connaissons Manon par coeur... Nous savons exactement quels sont ses besoins au niveau de son rythme de vie, de ses habitudes.... Je ne savais pas comment elle ferait sans sa détente solitaire du soir (lecture ou ordi), sans mon aide pour couper sa viande, pour la coiffer le matin, pour lui faire ses lacets.... Je misais sur l'aide des copines, et sur la volonté de ma fille bien sûr!
Nous avons tout fait pour lui faciliter les choses avant le départ : achat de chaussures de rando avec boule de serrage pour les lacets... nous les avons pris assez grandes pour qu'elle puisse mettre deux paires de chausettes pour les ampoules!!!! Je l'ai amenée chez le coiffeur pour lui faire une coupe pratique... j'ai choisi des vêtements faciles à mettre, à ceinture élastique ou souples au niveau du bouton.... nous avons mis son nom partout pour qu'elle ne se trompe pas...
J'ai choisi des gels douche et cheveux faciles à ouvrir.... A la maison, nous avons changé nos robinets de salle de bains en mitigeur pour la sécurité et la facilité à ouvrir... elle peut ainsi être autonome et se doucher seule à la maison... mais là bas, ce serait certainement des vieux robinets hyper serrés et avec de l'eau très chaude au départ... je comptais sur elle pour se faire aider!!!!!
Elle ne disait rien, elle semblait super zen le week end d'avant le départ. Il faut dire que Zoé était partie avec sa classe deux mois avant et cela lui avait tellement plu que Manon se sentait en confiance... elle avait pris une ou deux BD pour le voyage, un petit déjeuner et un pique nique pour le midi... Tout cela dans son sac à dos.... elle avait précieusement donné l'enveloppe à son institutrice avec les 10 euros pour l'argent de poche (la même somme pour tous les élèves), et ce juste avant de monter s'installer dans le car... Une petite fille lui avait promis de s'asseoir à côté d'elle et c'était chose faite....
Elle avait un regard si bleu et si confiant quand elle est partie... je me suis surprise à me trouver moins forte qu'elle sur ce départ!!!! J'ai senti l'émotion venir mais je me suis contenue... et puis il fallait que j'apprenne à la lâcher bon sang!!!! Un peu de courage!
Nous avons eu un mot sur le portail de l'école le soir même, j'ai foncé dessus lorsque je suis allée chercher Zoé... le car avait fait bonne route et il faisait très beau là bas, chouette!!!!
Je suis rentrée soulagée car la route est toujours une hantise pour moi!!!!
La semaine a été ensoleillée sur Luz, Manon nous a envoyé une carte postale dès le mercredi et c'était marrant de la lire!!!! Elle nous rassurait tout juste sur elle et nous détaillait sa visite au cirque de Gavarny, avec des précisions touristiques à l'appui... elle avait dû bien écouter le guide!!!! Jean-Phi et moi en étions amusés et attendris à la fois... c'était notre petite studieuse, notre petite intello de la famille!!!!
Le retour était prévu le vendredi soir vers 18H30... nous y étions à l'attendre en famille... Zoé avait beaucoup réclamé Manon, se languissant d'elle tous les soirs... Julie était davantage impatiente de savoir si elle n'avait subi aucun desagrément particulier.... Moi je ne voulais qu'une chose, la serrer fort contre moi!!!! Jean-phi était fidèle à lui-même : cool!
Il faisait beau ce vendredi soir de début juin... Tous les parents bavardaient entre eux en attendant de voir apparaître au bout de la rue le fameux car... Nous avions préparé un petit repas qui plairait à Manon pour le souper. On pouvait manger sur la terrasse avec cette douceur printanière, c'était super....
Elle est arrivée avec un peu de retard mais je n'avais pas la pression, j'étais trop contente de la revoir... Elle est descendue du car le sourire aux lèvres et j'étais là à lui tendre les bras quand Zoé a foncé sur elle avant moi, l'empoignant et l'empêchant d'avancer!!!! Zoé est très démonstrative et adore sa soeur... c'était mignon... Julie lui a caressé les cheveux et a commencé à l'aider à venir vers nous...
L'institutrice est venue me voir de suite avec un large sourire. Elle avait constaté toute l'année le côté lent et maladroit de Manon, en dépit de son excellent travail... je ne savais pas à quoi m'attendre... je lui ai demandé si elle allait bien. Je trouvais qu'elle était très dévouée de faire cette démarche d'accompagnement scolaire sur une semaine.
Elle nous a tous surpris en s'exclamant : "Et bien, bravo Manon!!!! elle est extra votre fille, elle m'a bluffée! elle a marché longtemps sans se plaindre, elle a même voulu accompagner les CM2 jusqu'aux sommets alors que les CE2 devaient nous attendre avec l'accompagnatrice!!! Elle mange comme un ogre, se douche dès qu'on lui demande, ne se plaint de rien.... Et on a eu des fous rires avec elle dans le car, on ne sait toujours pas pourquoi elle se bidonnait autant!!!! vraiment vous pouvez être fière d'elle!"
Manon était émue et flattée. je l'ai embrassée fort et je l'ai félicitée.... elle le méritait!!!!
L'accompagnatrice est venue me voir. C'est une personne adorable qui fait beaucoup de choses pour l'école: classes vertes, jardinage, sorties pour les vendanges, etc.... Elle avait su s'occuper avec un grand soin et une grande gentillesse de Zoé lors de la classe de neige deux mois avant. J'avais confiance en elle. Elle est arrivée vers nous, nous l'avons embrassée et elle m'a dit "chapeau ta fille!" et cela a suffi à me ravir....
Manon était souriante et heureuse de nous revoir tous mais elle semblait malgré tout déçue... Je l'ai aidée avec Jean-Phi à récupérer son gros sac et c'est là qu'elle a avoué qu'elle avait perdu son livre sur la visite de l'élévage des aigles, acheté sur place.... Elle l'avait mis dans son sac à dos le matin avant de partir, ce même petit sac à dos qui resterait avec elle dans le car... elle voulait le lire pendant le voyage.... trop emballée par cette visite faite la veille du départ...
Elle nous a expliqué que le car avait fait une halte pour le goûter et Manon a alors vu que sa bouteille d'eau avait été mal refermée et s'était déversée partout sur le livre dans son sac... elle avait certainement eu du mal reviser le bouchon, cela lui arrivait souvent.... Elle est alors descendue pour se mettre sur une table de pique nique et a mis à plat son précieux livre à sécher au soleil, juste à côté d'elle.... et elle a goûté....
Je connais ma puce et son côté lunaire, rêveur... le retour dans le car a dû se faire par un claquement de mains des instits et un énergique "allez tout le monde remonte, on y va!!!" et Manon a dû sursauter et se précipiter, de peur d'être la dernière.... Le fameux livre est resté seul sur le banc, à gondoler joyeusement... sans Manon....
Il lui restait fort heureusement son petit Saint bernard en peluche acheté chez l'artisan local, elle avait pris soin de le mettre dans son gros sac de voyage.... à l'abri... mais elle semblait inconsolabe face à ce livre... J'étais triste pour elle et nous lui avons promis de retourner un jour dans cette région, rien que nous 5, pour voir ce si beau sîte... Nous adorons bouger.
Et ce serait bien de connaître ce chalet qui va encore l'accueillir pour deux semaines en classe de neige en CM2.... Zoé va repartir en CE2 également....cela nous donnerait une idée de ce qu'elles vivent, sans nous!!!
Manon nous a raconté son séjour au cours du week end, elle était enchantée et nous étions très contents pour elle. Elle a toujours aimé la montagne. Elle nous dit souvent qu'elle aimerait vivre dans les Pyrénées, ou en Ardèche, avec un Saint bernard et un élevage de moutons!!!!... là où la nature est un régal pour les yeux... et où on prend le temps de vivre... elle s'émerveille toujours devant de beaux points de vue, elle est très sensible aux couleurs, aux odeurs que lui apporte le vent... Elle est à l'image de ce qu'elle aime, simple, naturelle, paisible... c'est une force tranquille. Elle se contente de peu et s'extasie facilement, elle se marre pour un rien.... elle vit les choses à 100%. Elle a compris l'essentiel....
Ce séjour a permis aux instits de son école de l'apprécier davantage et son futur maître de CM2 la connait déjà très bien... Il a participé à la classe verte avec son groupe d'élèves en même temps que le CE2 de Manon... Manon était même plus souvent avec les CM2 qu'avec ceux de sa classe, du moins pour les activités... cela prouve qu'elle n'est pas si immature que cela.
Cette année scolaire s'est terminée dans la joie et la bonne humeur, avec une fête de fin d'année basée sous le signe de la danse pour Manon et Zoé... Manon n'est pas à l'aise dans cette discipline mais elle m'a épatée, encore une fois!!!!... Zoé s'est trémoussée comme une folle sur Grease et a bien fait rire l'assistance!!!!
Les vacances en Catalogne sont arrivées et nous en avons tous bien profité.... Manon a adoré le sîte romain de Empuriès, Cadaquès et ses jolies couleurs, ses peintures, ainsi que Barcelone et sa frénésie... nous avons fait le plein de mer et de soleil... pas de télé, pas d'ordi... rien que des BD, des livres, des coloriages... à découvrir pendant les heures chaudes de la sieste... des sorties nocturnes le long de la plage de l'Escala, envahie par son marché coloré et la foire locale.... du chorizo à gogo, de la plancha, du lomo..... bref tout ce qui fait qu'on est loin des horaires du quotidien, de l'école, du boulot et des soucis.... Zoé n'était pas malade, son encoprésie s'éfface toujours pendant les vacances... comme par magie... et pour moi, c'est un vrai gros souci de moins, pendant deux semaines....

A Empuries...



jeudi 15 mars 2007

2005, Départ dans le Sud Ouest

Nous avons appris rapidement que le poste de Jean-Phi allait être supprimé au Havre. Nous avions pu quitter Rouen pour se rapprocher de mes parents, de ma famille... Mes les incessantes restructurations de la maintenance informatique en ont décidé autrement: c'était soit Lille, soit... à lui de trouver... J'ai commencé à rire jaune...
Ma mère ne pouvait pas comprendre cette mobilité professionnelle qu'on nous impose aujourd'hui... Elle voyait Jean-Phi se faire une place de receveur en pays de Caux, près du Havre... Cela voulait dire renoncer à l'informatique et retourner faire du commercial, après tout, pourquoi pas... Mais il n'en a même pas eu l'occasion: les restructurations touchant tous les services, le commercial aussi n'avait plus de place à lui proposer. Il n'y avait qu'une seule solution: quitter la région... Nous avons donc dû amener les choses avec diplomatie et souplesse...
Ma mère ne voulait pas qu'on parte de nouveau....
J'ai donc mal vécu cette fin 2004 et ce début 2005.... J'avais un petit garçon en garde à la journée, une petite fille à la journée aussi, et son frère qui venait le soir après la maternelle...
Je ne manquais pas d'occupation... La fatigue physique empiétait sur ma fatigue morale....

Manon a fait un CE1 très bon, sans soucis. Nous n'avons pas eu d'incident particulier à mettre à son compte... elle allait bien...


Vacances à la neige, débuts en ski avec papa

La seule chose qui a été difficile à gérer fut le départ en congé maternité de sa maîtresse en janvier... c'était une institutrice super et elle allait manquer à tout le monde... la remplaçante exerçait déjà dans l'école en tant que "brigadière", elle faisait des roulements avec la directrice.... c'était une femme gentille et très franche... elle connaissait Julie car ma fille était dans le CM2 de la directrice (classe que cette enseignante prenait deux fois par semaine)... elle s'attendait donc à trouver le même type de petite écolière....
Manon a vite montré son caractère farouche et posé. Cette remplaçante s'occupait de la chorale de l'école et avait donc choisi de chanter avec la classe de Manon pour la kermesse annuelle de fin d'année scolaire... Manon était la plus petite en taille, malgré son année d'avance. Elle a donc occupé le premier rang, en plein milieu, face à sa nouvelle maîtresse devenue professeur de chant....
C'était terrifiant pour elle, une telle proximité, yeux dans les yeux... elle était figée.
Je savais qu'elle n'aimait pas ce cours de chant car elle était nerveuse chaque jeudi matin, le jour fatidique de l'entraînement....
C'était mon jour de repos de la semaine, je partais les accompagner toutes les 3 le matin en classe et je rejoignais celle de Julie à 9h pour le cours de voile.... le côté maritime de cette ville avait du bon. Le CM2 bénéficiait d'un trimestre de voile dans un bassin du centre ville... c'était super... J'ai toujours tout fait pour être accompagnatrice dans les activités scolaires des filles... bibliothèque et lecture d'histoire en maternelle, sorties dans les musées parisiens et visites des fermes de la Chevreuse... Thoiry et sortie médiathèque en primaire à Rouen... activités patinage et voile au Havre pour Julie... sortie pêche pour Zoé... j'essayais toujours d'avoir un jour de repos ou une matinée pour m'y consacrer....
Je passais donc mon jeudi matin en plein vent à me geler sur le bord du bassin avec deux autres mamans... Nous devions aider au choix du matériel, car les enfants s'occupaient eux mêmes de leur "Optimist".... il fallait mettre la voile, le gilet de sauvetage... nous étions là pour recueillir les élèves qui faisaient une éventuelle chute dans l'eau... ce qui est arrivé deux fois... il a fallu doucher et sécher le pauvre enfant tremblant et déçu à chaque fois de ne pas finir sa séance.... c'était de janvier à mars, il faisait très froid....
Je revenais le midi généralement le pif rouge, les mains gelées et la tête saoûlée par le vent... je n'avais pas envie de traîner à l'école... je voulais prendre mes trois filles et vite revenir à la maison pour mettre le steak dans la poële!
Un jeudi midi, j'ai malheureusement trouvé Manon en plein émoi, les yeux effrayés, les sanglots dans la voix... elle n'arrivait pas à me dire ce qui n'allait pas et j'ai senti la crise de spasmo montée en elle... elle n'arrivait plus à respirer...
J'ai donc pris la décision de rentrer dans le préau et de demander poliment à sa maîtresse si Manon avait eu un problème scolaire ce matin... Elle m'a dit que non... étonnée...
J'ai tout de même insisté car Manon se raidissait et sa maîtresse m'a alors dit "oh lala, elle nous fait quoi Manon????"... et là j'ai entendu Manon dire "c'est la chorale, je veux plus le faire...."
J'étais contente que ça sorte et j'ai donc voulu en savoir plus....
En fait Manon ne chantait jamais, elle faisait du playback... Je m'en doutais un peu car elle ne parle déjà pas fort, alors chanter, c'était inespéré! Cela ne me semblait pas être une catastrophe, chacun son truc.... l'essentiel était qu'elle connaisse ses textes, et c'était su par coeur....
Cette maîtresse adorait le chant. Elle avait remarqué le coup de bluff de Manon et c'était le matin de trop... Excédée elle l'avait sermonée très fort et avait exigé qu'elle prenne sa place et chante seule devant tout le monde.... Manon n'avait pas bouger de sa place...elle avait alors décidé de prendre Manon par le bras, l'avait retournée face à ses camarades et avait ordonné qu'elle pousse la chansonnette devant un public moqueur et indiscipliné... Manon avait alors pleuré et refusé d'obéïr...la maîtresse lui avait alors infligé une punition... elle lui avait dit qu'elle chanterait seule devant tous les parents à la kermesse de l'école... et que cela lui donnerait une bonne leçon....
Manon l'avait pris pour argent comptant.... et je devais gérer la crise maintenant...
J'ai demandé à sa maîtresse pourquoi une telle humiliation???? Pourquoi ridiculiser une pauvre gosse qui n'a pas un sou de méchanceté et qui travaille très bien en classe???? Et là elle s'est trouvée confuse et lui a dit "oh c'est une blague Manon, tu ne chanteras pas seule, voyons..."... Manon a répondu "si ! vous l'avez dit très fort et moi j'ai peur des gens...."... J'ai soupiré. J'ai pas pu m'empêcher de dire que j'en avais assez de subir ce genre de choses depuis des années... que je ne comprenais pas pourquoi il était facile de punir une enfant sans méchanceté pour une broutille alors qu'un gosse turbulent qui lui avait planté un crayon dans le doigt l'année d'avant n'avait jamais été inquiété de rien... il avait juste changé de place sans être humilié.... Etait-ce plus facile de lâcher ses nerfs sur la plus inoffensive? je savais que certains élèves étaient durs à gérer, ce quartier était en zone sensible et des élèves avaient déjà été expulsés une semaine pour coups portés sur les enseignants.... les institutrices devaient être blindées et les journées ne devaient pas être des parties de plaisir, je le conçois... mais cette maîtresse ne s'attaquait pas à une forte tête, elle déversait son malaise sur quelqu'un dont elle n'avait rien à craindre....
J'ai eu des excuses et tout s'est arrangé... cette maîtresse avait compris qu'elle avait été trop loin. Et Manon a pu compter sur elle après... j'ai apprécié cette institutrice au cours du temps....
Ce fut le seul incident de l'année...

Nous avons su que nous partions pour Bordeaux fin mars et cela a changé tous nos plans, toute notre vie et celle de mes parents, très attristés....tout comme ma mamie, et mes cousins....
J'ai eu un printemps difficile et éprouvant nerveusement... Zoé avait eu la batterie de tests lavement, coelioscopie, manométrie... la maladie de Crohn était écartée, mais pas celle de Hirschprung..... nous avons vécu avec une angoisse terrible.... puis la gastro-entérologue a été rassurant et nous a donné les coordonnées de son collègue à Bordeaux.... Je suis partie avec la ferme intention de tout reprendre à zéro là-bas, pour Zoé....
Manon a été très zen face à ce départ... Julie était soulagée car le collège du quartier l'effrayait et elle avait subi des violences scolaires assez graves en CM2, du racket.... je ne pouvais pas rester dans cet environnement de toute façon.... Je n'ai jamais pu me faire à la violence et à ce qu'elle représente... cette ville m'avait apporté une enfance placée sous l'emprise d'un père violent... et elle me ramenait à la case départ... j'ai subi cela de plein fouet et je suis partie de Normandie avec un triste constat d'échec... je n'avais pas réussi mon retour aux sources....
J'ai eu de fortes crises dorsales, j'étais épuisée et usée.... L'IRM a révélé une hernie discale calcifiée et pas mal de gêne au niveau du nerf crural, et sciatique, ainsi qu'une arthrose de la hanche.... je crois que mon corps a lâché à ce moment là....
Nous sommes partis en juillet pour le Sud Ouest, sous une chaleur et un soleil de plomb....

L'anniversaire de Manon

Mes parents sont venus dès le mois d'août et la santé morale de ma maman n'était pas terrible... je le vivais mal...
J'ai beaucoup culpabilisé car, pour ma part, j'étais très heureuse dans ma nouvelle vie... et c'était difficile de se réjouir en les sachant mal....
Mes parents, tout comme ceux de Jean-Phi savent combien il est important pour nous de les avoir près de nous... pour notre équilibre...

Je ne souhaite qu'une chose, que mes parents fassent le grand saut et nous rejoignent....
Cela, l'avenir nous le dira... Il faudrait déjà être sûr de ne plus bouger !

vendredi 9 mars 2007

son deuxième CP

Il avait fallu inscrire les filles en urgence à la mairie fin août. J'avais l'impression d'être sur une autre planète, nous étions encore dans les cartons à la maison. Nos repères étaient explosés, j'avais l'impression de ne passer mes journées qu'à faire des tâches admnistratives. Je m'étais précipitée à la PMI afin de valider mon agrément. Il fallait que je retrouve une garde de bébé rapidement. La maison n'était pas vraiment aux normes pour la visite de reconduction de l'assistante sociale. je m'acharnais donc à rendre cette maison la plus vivable possible...
Le jour de la rentrée est arrivé. Il faisait beau. Cet été 2003 était vraiment chaud. C'était inhabituel pour la région, comme pour toute la France... La fameuse canicule...
Manon était dans une cour différente de celle de Julie. Au Havre, les écoles primaires ont une facheuse habitude à scinder en deux les niveaux. D'un côté, du Cp au CE2, de l'autre les CM1 et CM2. Cétait déjà comme cela à mon époque, dans l'école primaire située dans un quartier de la ville haute du Havre. Julie ne pouvait donc voir Manon qu'à travers un grillage de séparation. Cela m'effrayait un peu car Julie était souvent le bouclier de sa petite soeur. Manon allait devoir s'affirmer et se défendre seule.
L'appel de rentrée fut fait dans la cour. Le directeur était perché sur un tabouret, un homme très gentil, proche de la retraite, barbu et grisonnant. Un brouhaha infernal couvrait ses mots et il fallait être très attentif pour espérer entendre son nom ! Manon mettait nerveusement ses doigts à sa bouche, les ongles déjà bien rongés. Son cartable paraissait trop lourd tant elle semblait accablée... par la reprise scolaire. Je lui tenais la main en lui caressant la peau machinalement, comme pour la réconforter.
Sa maîtresse était jeune, nouvelle, très souriante. Je ne suis pas physionomiste, mais là, il était facile de voir qu'elle inspirait la sympathie et la confiance.
Manon est partie tête baissée et j'ai senti venir une boule dans ma gorge. C'était fait, les dés étaient jetés....
Je suis partie rejoindre Julie qui se débrouillait seule dans sa cour car Jean-Phi était avec Zoé en maternelle. Ah, le difficile partage en trois!
Julie avait paniqué un peu et une fillette l'avait rassurée et conduite vers son rang. Je suis allée attendre avec elle qu'elle monte dans sa classe et j'ai foncé à la maternelle....
Zoé était très accrochée à moi. J'avais donc préféré laisser Jean-Phi faire sa rentrée. Je craignais trop les larmes et le regard implorant de ma puce... mon talon d'Achille, mon point faible... Zoé a toujours su me faire fondre.
J'ai regardé le déroulement de sa rentrée derrière la vitre de sa classe, depuis l'extérieur... les classes étaient en enfilade dans la cour, équipées de grandes portes fenêtres avec rideaux... c'était pratique.
Les rentrées scolaires n'ont jamais été ma tasse de thé. Je passe toujours un très mauvais moment. Cela s'améliore au fur et à mesure qu'elles grandissent... et s'habituent autant que moi.
Mais je garde des souvenirs déchirants des rentrées en petites classes.
Une semaine après la rentrée, j'ai déjà du faire face au premier "drame" de la vie scolaire de Manon. Elle est sortie le midi avec le doigt rougi d'un "point de sang" étroit et profond, mais elle s'est bien gardée de me le dire au moment où je croisais sa maîtresse. Elle a lâché tout dans la voiture, en pleurant. J'étais au volant, à écouter le récit qu'elle arrivait péniblement à me dire.
Manon avait eu un crayon de bois de planté dans le doigt par son charmant voisin de classe. La mine était fraîchement taillée, le matériel scolaire fourni était neuf, prêt à l'emploi. Manon m'a dit que son petit voisin était très agité et lui parlait tout le temps... et qu'elle ne lui répondait pas... apeurée, intimidée... celui-ci lui a donc dit "tiens, ça va te réveiller, çà !!!" ... Manon a sursauté, elle a saigné... mais n'a pas hurlé. La maîtresse n'a donc rien vu.
Ce n'était pas dramatique. Mais ça commençait mal, je voulais prendre les devants. Je suis retournée à l'école à 13H30 avec la ferme intention de raconter tout à son institutrice, sans l'accabler, en rien. C'était son petit voisin le coupable, personne d'autre.
Son institutrice était très surprise et attristée pour Manon. Elle m'a avoué avoir mis ce petit garçon agité à côté de Manon car elle était sûre qu'il ne pourrait pas bavarder et faire le pître à côté d'une telle élève modèle. Manon était plus agée que les autres et elle la croyait donc plus affirmée et capable de se faire respecter. Elle s'est empressé de le changer de place et a mis Manon auprès d'une gentille petite fille.
J'ai toujours eu ce souci avec Manon, dans chaque classe. Son côté porcelaine et muet a toujours donné l'idée géniale aux instits de lui coller le plus turbulent du lot... Cette fâcheuse tendance n'a, hélas, jamais donné de bons résultats... Manon en a toujours souffert. Je suis donc obligée d'intervenir chaque année pour qu'on lui mette quelqu'un de posé à côté d'elle. Sinon elle déguste, il n'y a pas d'autres mots. Ce choix n'arrange qu'une personne, l'enseignant. Je suis fort heureusement toujours tombée sur des maitresses qui ont compris leur erreur. Et qui l'on réparée.
Côté apprentissage, Manon a su lire dès le début du mois de septembre, et a entamé un premier trimestre fulgurant. Elle avait enfin eu le fameux "déclic". Tout n'était plus flou. elle m'a dit un soir en faisant ses devoirs: "Maintenant je vois la réponse dans ma tête, avant je ne voyais rien..."
Et elle a commencé à s'épanouir sur d'autres plans. Elle a mis le nez dans les BD, les "Tom-Tom et Nana" de Julie... elle a pu jouer aux jeux d'ordi qui la faisaient tant saliver et qui nécéssitaient de lire des consignes... qu'elles ne comprenaient pas l'année d'avant... elle aurait pu nous demander de l'aide à cette époque mais préférait regarder Julie faire... C'est alors qu'on a vu que sa petite tête bien pleine avait tout enregistré car elle a fait de très bons scores à ces jeux. L'élève avait dépassé le maître....
Elle mettait un point d'honneur a réussir, sans lâcher prise. Le fait de partager quelque chose avec Julie la mettait en confiance et les deux soeurs avaient enfin un terrain commun d'entente... on devenait une famille comme une autre, enfin.
Julie ne pouvait pas faire entrer Manon dans son monde : celui-ci n'intéressait pas ma petite nouvelle "Einstein"... Julie était en plein dans sa période Diddl et Lorie, elle était très soucieuse de ses longs cheveux blonds et était coquette.... Manon se fichait royalement des petites souris blanches (même si elle a fini par en vouloir quelques unes, malgré tout) et n'écoutait pas "Week end" en boucle !!!... elle avait vu un jeu en démo sur une console dans un magasin spécialisé (entraîné par son père qui me fausse compagnie pendant que je suis attirée par des fringues et autres "babioles"...) et ne rêvait plus que de cela... On était admiratif de la voir se passionner enfin pour quelque chose. Elle était volubile, guillerette, et sacrément documentée... elle allait sur le net avec son père.... et rêvait devant ce qu'elle y trouvait...
Noël est arrivé. Manon a eu cette console tant convoîtée et désirée... Inutile d'acheter des petits trucs qui ne la tenteraient pas, tout le monde s'était cotisé pour lui faire plaisir.
Mario et Yoshi sont entrés dans sa vie, petits personnages de GameCube rigolos et adulés par tant de fans.... Manon a tout de suite pris en main son nouveau jouet et les parties en famille ont rythmé notre hiver normand... elle était toujours aussi studieuse en classe. Et je ne déplorais aucun tracas particulier. Elle avait pris de l'aplomb. On le voyait en elle.
Au printemps 2004, Jean-Phi est parti faire un stage à Chartres pour le boulot. Cela durait une semaine. J'avais un petit garçon à garder depuis Octobre 2003, nous menions une vie tranquille. J'ai géré la petite famille, l'école et le petit Kyllian sans soucis... Je n'aime pas être seule en général. Mais là j'avais la présence rassurante de mes parents en cas de pépin mécanique éventuel... car notre voiture avait mal démarré l'hiver... je craignais une récidive!
Tout s'est bien passé. Le vendredi, je suis allée chercher Jean-Phi à la gare en famille. Nous étions de vrais gosses, impatients de le revoir. J'avais su qu'il avait deux heures de changement à Paris, où il s'aventure toujours facilement. Ce fut bien le cas ce jour là. Il avait mis à profit cette attente entre deux trains.
Je l'ai vu descendre du corail avec un sac dans lequel une petite tête verte dépassait. Manon a vu mais n'a pas osé y croire. Il avait fait un saut de puce dans une boutique spécialisée dans le quartier latin. Les produits dérivés des jeux de Mario et Yoshi étaient déjà très durs à dénicher, et le sont encore. Il avait trouvé une peluche originale de Yoshi, vraiment trop belle. Manon était émerveillée. Cela faisait plaisir de la voir écarquiller les yeux et le serrer fort contre elle. Ses soeurs étaient contentes pour elle, même si Zoé commençait aussi à affectionner ce petit personnage si typique !










Yoshi




Nous avons l'habitude de ne jamais faire de différence. Ce Yoshi n'arrivait pour aucune occasion particulière. C'était l'opportunité du passage dans la capitale qui avait fait tilt pour Jean-Phi, très au courant des lieux de vente du petit dinosaure vert....
Nous avons donc donné à Zoé et Julie de quoi s'offrir un cadeau équivalent... Ce fut du Diddl pour Juju, et du Dora pour Zoé... Ces deux filles sont de parfaites victimes du marketing, mais on est bienveillant, enfin on croit... Le but était que chacun y trouve son bonheur...
L'année scolaire était une vraie réussite, un vrai soulagement. Le fait d'être en ZEP permettait à Manon de faire pratiquement tous ses devoirs en classe, avec l'aide de sa maîtresse si elle le voulait. Nous y trouvions un certain confort puisque nous ne passions plus nos soirées à batailler avec elle... et elle pouvait se relaxer, jouer.... avant l'heure de la douche et du dîner.
Elle a tiré de ce redoublement un grand bénéfice. Elle maîtrisait ses matières et se sentait au dessus des autres. Cela lui permettait de prendre confiance en elle et cela découlait sur sa vie à la maison....
Nous n'avons pas de souvenir précis de clash ou de crise d'angoisse... c'est très marquant... tout a été facile...
Les beaux jours sont arrivés et nous avons pu aller nous promener en bord de mer... le Charles de Gaulle venait en escale au Havre et nous avons passé une super soirée à flâner sur le port... le Havre était vivant, pour une fois.... cette ville n'a pas la réputation de bouger beaucoup...

Le Charles de Gaulle au Havre


Nous préparions nos vacances d'été avec joie. Nous allions dans le Sud-Ouest voir les parents de Jean-Phi. C'était normal, ils ne nous voyaient pas souvent. Et ils réclamaient leurs petites filles... Nous avons réservé une semaine à L'escala en Espagne en commun avec eux. Mes beaux-parents connaissaient ce coin grâce au comité de jumelage de leur ville et avaient adoré. Je le comprends maintenant, je suis devenue accro à la Catalogne ! Nous avons passé un été très ensoleillé et joyeux. Manon a appris à nager et s'est éclatée dans la mer en Espagne.... elle a toujours beaucoup progressé lors des périodes de vacances, en dehors de chez nous. Je le constate encore. Je ne l'explique pas, par contre... Le changement d'air ?
Je n'avais plus aucune pression quant à sa santé, son développement. Elle prenait son temps, mais peu importe. Je ne comprends pas après quoi les gens courent... Je pense que tout arrive quand ça doit arriver...

Zoé a commencé à être de plus en plus malade. Nous avions constaté depuis son entrée en deuxième année de maternelle qu'elle se retenait pour aller à la selle. je ne m'étais pas trop inquiétée durant sa première section. elle faisait dans sa couche à la sieste l'après-midi...
Cette année-là, elle avait eu école matin et après-midi. Elle avait donc mis les bouchées doubles pour se retenir. L'été 2004 a été révélateur de cette maladie dont elle souffre toujours aujourd'hui: l'encoprésie. Elle se baignait beaucoup en juillet et ça allait bien... elle faisait des selles dans sa couche de temps en temps... j'étais laxiste sur le fait de la mettre sur les toilettes car j'avais connu avec Manon une longue période de troubles lors de l'acquisition de la propreté, et sa maturité avait déverrouillé la situation en un rien de temps... Juste un peu d'Importal pour l'aider... et le tour était joué... Je me disais , et bien, que ça serait la même chose avec Zoé...
Or, c'était bien plus complexe.... elle n'avait jamais été propre, et ne sentait rien venir...
Nous sommes donc entrés dans une autre phase de notre vie de parents... après six années de vécu avec la prématurité de Manon, nous basculions dans l'encoprésie de Zoé...
Nous avons pu mettre un nom sur cette maladie très tardivement, en 2005 seulement... personne ne savait ce qu'elle avait... Qui connait ce nom, d'ailleurs ?
L'encoprésie est une maladie dite mentale, au même tître que l'anorexie, pour les médecins... Seulement là, il ne s'agit pas de refus de s'alimenter, mais de refus d'aller à la selle...
Pour Zoé, nous avons su que ce n'était pas volontaire, mais organique... cela nous a permis de déculpabiliser beaucoup... de mieux l'aider et de comprendre cet enfermement...
Je suis donc rentrée dans un autre combat... Un médecin m'a dit que dans les fratries, c'était fréquent que certaines pathologies se révèlent lorsqu'on en finissait avec une... Comme si Zoé s'était mise de côté, pour que l'on fasse tout le nécessaire pour Manon....
Zoé est toujours encoprésique, mais peu à peu, nous gagnons du terrain...

Je ne veux pas que ce blog devienne celui de Zoé...
L'encoprésie en mériterait un complet pour elle seule.
Je compte gagner la bataille et témoigner ensuite....
J'ai juste voulu en parler car avant de savoir que Zoé avait un vrai défaut de poussée rectale, nous avons cru que ce blocage était mental et était dû en partie à notre désir de bébé "pansement"... comme si Zoé avait eu une lourde responsabilité en arrivant au monde... celle de gommer la naissance traumatisante de sa soeur et de nous apporter le bébé catalogue dont nous rêvions tant....
C'est faux. Cela n'a rien à voir.
C'est juste la faute à "pas de chance", comme on dit chez moi.
La vie m'a appris à relativiser, et à ne plus chercher une réponse à tout...
C'est tombé sur nous... voilà...
A côté de cela Zoé est une petite fille merveilleuse, vive, rigolote, aimante.. et très douée, à plusieurs niveaux...
Nous sommes comblés.
Nous avons trois filles adorables....

On s'aime.

mercredi 7 mars 2007

été 2003

Cet été a été merveilleux... Nous venions de faire le check up de Manon, à l'hopital de Rouen, nous étions gonflés à bloc. Il valait mieux, car nous avions eu un préavis de mutation pour Le Havre fin avril... avec une confirmation en juin qui stipulait qu'il fallait être en poste là bas pour début septembre.... Nous faisions toujours en sorte de faire coïncider avec les rentrées scolaires. Nous savons par expérience que c'est très diffcile pour les enfants d'arriver en cours d'année, et même de changer d'école tout simplement.
Manon doublait son CP, nous pensions que c'était une bonne chose de tout recommencer à zéro, ailleurs... Julie perdait des amies de classe très attachantes, et s'inquiétait un peu. Zoé n'avait pas de soucis particuliers, sa première année de maternelle s'était bien passée.
Je gardais une petite Léa bien mignonne, et les parents étaient adorables. J'avais sympathisé avec une voisine assistante maternelle de ma rue. Elle débutait et je lui ai demandé si cela l'intéresserait de poursuivre l'aventure avec Léa... Les parents savaient que je la connaissais et avait confiance. Et mon amie voyait Léa chez moi et envisageait cela avec joie. Donc je pouvais passer la main tranquillement... c'était important pour moi. Et j'ai pu continuer à avoir des nouvelles de la poussinette longtemps après, de ne pas rompre le lien...
Nous avons commencé à chercher une location sur Le Havre, toujours par le biais de notre employeur. On avait goûté à la maison, au jardin. Difficile de faire marche arrière.... Le Havre est ma ville de naissance. Je la connais bien. Je l'aime et elle me hérisse le poil à la fois. Je ne sais pas l'expliquer. Je crois que mon attachement est vicéral. Il y abrite mon enfance avec ses peines et ses joies. Cette ambivalence a toujours été difficile à vivre pour moi. Je savais que je revenais vivre auprès de mes parents, et que c'était primordial. J'espérais trouver mon nid douillet quelque part.... pas loin d'eux.
Je n'avais jamais vécu dans cette ville en dehors de chez mes parents. J'étais partie de chez eux en 1991. J'étais en deuxième année de fac quand j'ai eu mon concours à la Poste... je suis restée un an à attendre qu'on m'appelle à l'activité, en tant que factrice stagiaire....je n'avais pas osé continuer mes études car on pouvait me convoquer à tout moment (cela a pris un an: si j'avais su, j'aurais peut-être eu ma licence....)... et j'avais besoin d'argent pour démarrer dans la vie... me meubler, le permis.... Bref j'étais pleine de projets. Jean-Phi faisait son armée et ré-intégrerait la Poste après, en fonction de mon lieu d'affectation... Tout était tracé...
Cette même année 1991, mon père est tombé gravement malade. Mes parents ont divorcé alors que j'avais neuf ans. J'ai très peu vu mon père après leur séparation, pour les mêmes raisons qui ont poussé ma mère a divorcé : la violence conjugale... Mon frère (de cinq ans mon aîné) et moi avons eu un appel de l'hopital du Havre un matin de mars 1991 : il recherchait les héritiers d'un monsieur hospitalisé en phase terminale d'un cancer "poumon et foie"... Nous sommes allés de suite voir notre père en réanimation. Le regard du personnel hospitalier était très dur, inquisiteur. Mais nous n'étions pas là pour raconter le pourquoi du comment. L'essentiel était que nous soyions auprès de lui en ce moment même... un passage très difficile pour lui et nous. A ce stade, peu importe ce qui a pu se passer durant les neuf premières années de ma vie... alors que mes deux parents vivaient ensembles... devant la mort, nous sommes bien peu de choses. Nous avons été là, chaque jour... nous avons parlé du passé. Ma mère est venue le voir, la veille de sa mort. Il a pu partir avec le regard apaisant de ses enfants penchés sur lui, qui lui tenaient la main... le 25 mai 1991.
Tout cela pour dire que j'arrivais au Havre cet été 2003 avec un passé chargé d'émotions. Mes dix années à Paris avait fait de moi une autre personne. J'avais tourné la page. J'avais commencé une autre vie. Femme, épouse, maman... je revenais dans ma ville natale avec une certaine appréhension.
Nous avons eu du mal à trouver une maison. Le hasard a fait qu'un projet immobilier neuf émergeait dans le quartier des docks du Havre... il y restait une maison neuve en attente de locataires. Ce qui m'a paru bizarre, car elle était livrable au 1er Août et personne ne la voulait. Le quartier m'a donné la réponse. C'était un quartier très diffcile, comme il en existe beaucoup dans cette chère ville. Nous avons hésité, et nous avons tenté le coup. Nous devions donc déménagé au 1er Août. Jean-Phi a donc posé un mois de congé, car son embauche était prévue le 28 août, date de notre anniversaire de mariage....
J'ai donc eu un été 2003 basé sous le signe des "cartons"... j'étais un peu perplexe quant au choix de notre future quartier.. L'école était classée en ZEP, ce qui en soi ne veut rien dire de mal, mais je connaissais trop la réputation de ce quartier pour me sentir zen. Manon avait eu une année scolaire chargée en difficultés et en émotions. Je me devais de lui offrir un deuxième CP plus calme et épanouissant. Je partais donc mitigée.


Fort heureusement nous avons passé un été formidable. Le mois de juillet est arrivé avec sa chaleur et son énorme luminosité... les jours sont plus longs, on tarde le soir sur la terrasse (et oui, même en Normandie!). Les voisins mangent dehors, discutent... les enfants jouent tard dans l'impasse. J'aime l'été...
Cet été allait être caniculaire, et on le sentait déjà... Mes beaux parents ont proposé de prendre les filles chez eux trois semaines, le temps pour Jean-phi et moi de vider la maison, de déménager... sans contraintes. C'était raisonnable d'un point de vue logistique, mais d'un point de vue affectif, j'en tremblais d'avance d'être coupée d'elles, si longtemps.... Zoé ne m'avait jamais quittée. J'en étais malade d'avance.
Ils sont venus les chercher début juillet. Nous avons passé quelques jours ensemble à la maison, en en profitant pour voir les beaux voiliers de l'Armada 2003... et les festivités qui allaient avec : le concert de Johnny Clegg, les jeux, les théâtres de rue, les stands de jeux, les petits restos... Manon était en pleine forme. Elle était joyeuse et nous ne faisions plus attention à ce qui tardait à venir en acquisition, nous étions devenus confiants et compatissants... elle allait bien.
Les filles sont parties le 10 juillet pour Agen. J'ai passé une journée kleenex et yeux explosés!!!! Je suis restée dans la maison à trier, en évitant de commencer les cartons par les chambres des
filles qui n'accueillaient plus de rires, de sauts, de joie.... j'ai commencé à revivre une fois que j'ai eu le coup de fil du soir, m'assurant qu'elles étaient arrivées à bon port... j'ai toujours eu une appréhension de la route.
Manon a profité de ses vacances chez papy et mamie pour faire des prouesses... elle avait la piscine à sa disposition, le soleil, l'amour infini et protecteur des parents de Jean-Phi... et elle ne témoignait pas de lassitude à ne pas voir papa et maman. Nous appelions tous les soirs. C'était mon petit réconfort avant de me mettre à table avec Jean-Phi, sur la terrasse... Manon apprenait à nager à son rythme, et était très fière de me le dire. J'étais vraiment contente pour elle.





on s'éclate, on s'éclate...

Julie s'éclatait et avait un rôle très maternelle en mon absence... surtout vis à vis de Zoé qui me réclamait et n'arrivait pas à estimer quand elle me reverrait... à cet âge, il est impossible de leur fixer un repère temporel.
Fin juillet est arrivé, et la chaleur grandissait et nous mettait à plat. La maison ne ressemblait plus à rien et il était difficile de se détendre dans la moiteur du soir ailleurs que dans le jardin...
Les parents de Jean-Phi sont remontés à Rouen avec les filles deux jours avant le déménagement, fixé au 1er août. Elles étaient magnifiques!!! Toutes halées, bavardes, heureuses de nous retrouver... j'étais aux anges.
Le déménagement s'est bien passé bien, grâce à l'aide de tous nos amis et parents présents. Les filles furent gardées par ma mère au Havre le jour J.
Le 3 août au matin nous avons repris la route pour Rouen, afin de rendre les clés et faire l'état des lieux. Les filles regardaient leu ancienne maison vide avec un air détaché. Pour elles, rien n'est destabilisant du moment qu'on est tous les cinq. J'étais plus nostalgique et réservée par rapport à ce que je quittais... et ce que je récupérais.
Nous avions juste eu le temps dans la nouvelle maison d'installer la cuisine et les lits. Tout le monde a été formidable, surtout avec la chaleur qui régnait.
Nous avons quitté Rouen en fin de journée et sommes partis pour Paris, nous partions le 4 au matin pour les Etats Unis. J'avais mis de côté mes valises avant le déménagement. Tout était très organisé.
J'avais un peu la trouille de partir si loin avec les filles. Zoé n'avait que trois ans et demi, Manon bientôt 7... je me demandais si elles supporteraient ce voyage de l'autre côté de l'Atlantique, dans un autre pays, une autre culture. Nous partions pour New York, et allions y passer trois jours d'affilée. Le but de ce voyage était avant tout le mariage du cousin de Jean-Phi qui vit à Philadelphie. Nous savions que nous devions être à Portland -Maine- le 16 août pour la noce, Zoé était demoiselle d'honneur... l'arrivée à New York nous avait donné l'idée de partir à l'aventure en louant une voiture, pour aller petit à petit jusqu'au lieu de la cérémonie. Mes beaux-parents nous accompagnaient puisque le marié était aussi leur neveu.
Bref une belle équipe....
Manon a passé tout le vol a regardé l'écran de contrôle sur le dos du siège passagé placé devant elle... en alternant avec les films proposés tels que Winnie l'Ourson ou Madame Doubtfire... elle était fascinée... Zoé dormait davantage... Julie a regardé Dardeville et Spy kids.... tout allait bien...
J'avais confectionné des badges avec un petit plastique, un bout de papier glissé dedans et une épingle nourrice... j'avais marqué dessus le prénom, le nom des filles, leur nationalité et l'hotel dans lequel nous étions chaque soir... J'étais une ancienne parisienne, habituée à prendre la métro même avec les filles... mais là, je m'imaginais New York dans le bruit et la démesure totale... Comme si j'allais vivre dans un tourbillon pendant trois jours et ne pas toucher terre...
Nous allions gérer trois enfants dans le métro new-yorkais, une poussette car on s'attendait à marcher beaucoup, un sac à dos de ravitaillement, des plans.... et il fallait puiser dans nos ressources scolaires pour se faire comprendre.
J'étais complètement à des années lumières de ce que j'allais découvrir en descendant de l'avion... New York était silensieuse et aérée... pas de foule furieuse dans le long couloir des taxis jaunes... mais une file disciplinée et un débit rapide.... Tout a toujours été comme cela, fluide, respirable, propre... je pensais connaître New York par le biais de la télévision... il n'en était rien...
Manon a été ravie, tout le temps... fascinée par la télé (Dora en v.o.), mais aussi les parcs (des écureuils gris partout), les buildings, les visites... il faut dire que les américains ont une façon de vivre qui ne peut que plaire aux enfants!!!! On y mange tout ce qu'ils aiment, Time Square est un lieu magique qui fait rêver petits et grands, Central Park abrite des jeux, un parc animalier magnifique.... le quartier de Ground Zero était sous un ciel bleu magnifique quand nous y sommes allés.... nous avons mis du temps à réaliser qu'il avait pu se passer une telle chose ici... à deux pas de la mer... dans un quartier d'affaire si paisible.... Quant à la statut de la liberté, elle a eu ses adeptes et les filles en parlent encore....



Manon, la nouvelle statue de la Liberté



Nous avons passé quinze jours là bas, allant de ville en ville... Washington, la Pennsylvanie, Buffalo (le Niagara), Syracuse, Portland, Boston, le Connecticut et de nouveau New York...

Au bord d'un lac perdu, aux USA

Manon a su s'adapter à tout et n'a jamais eu une seule crise d'angoisse, un seul besoin de retrouver son cocon et ses bases de toujours...
Après avoir eu une année scolaire difficile, nous vivions un été formidable, sans nos repères habituels... Les filles en sont revenues changées, grandies... Manon avait juste une sainte horreur des toilettes automatiques des aires d'autoroute et des hotels!!!! elle hurlait à chaque fois car la chasse d'eau se déclenchait automatiquement, car trop intimidée, elle ne s'asseyait pas franchement sur les toilettes... je l'accompagnais à chaque fois car je craignais que ses hurlements n'alertent les personnes des toilettes publiques dans lesquelles nous allions... des affiches d'enfants disparus (Amber Alert) tapissaient les murs de ces lieux si passagés et je ne voulais pas attirer l'attention !
Nous avons passé deux semaines qui nous ont donné un nouveau souffle... comme si ces six années de suivi pour Manon se terminaient en beauté pour laisser place à une nouvelle vie....
Nous sommes revenus avec des rêves plein la tête et l'impression d'avoir été récompensés de tant d'effort et de soucis... la page était tournée pour de bon...
Nous avons gardé depuis ce merveilleux voyage l'envie irrésistible d'y retourner...
C'est une promesse que nous nous sommes faites...
Manon n'a pas encore suffisamment la notion de l'argent et nous redemande tous les ans quand est-ce que nous retournerons en Amérique...
Zoé était malheureusement trop petite et ne se souvient qu'à travers les photos...
Julie espère y retourner et ne cesse de dire que plus tard, elle y vivra, et que comme cela, nous pourrons y venir tous les ans, chez elle...
La vie va faire le reste...
Il m'était vraiment impossible de penser que Manon tiendrait un tel voyage. Et elle a été très courageuse. Elle m'a étonné sur tellement de points.... Sa prématurité avait pris un autre visage depuis les résultats du CHU de Rouen, et depuis ce voyage... c'était comme si cela faisait partie intégrante de notre vie, de la sienne, et comme si nous rangions cet accouchement précoce dans une partie de notre coeur et de notre tête au même tître que les deux autres naissances... nous formions une famille soudée, heureuse, et prête à vivre avec les aléas de la complexité de Manon. Nous devions faire tout comme si de rien était, vivre, voyager, bouger... nous savions desormais ce qu'elle pouvait tolérer ou pas. Elle pouvait compter sur moi, sur son papa, sur ses soeurs, pour l'aimer et la défendre. Elle pouvait le faire avant, bien évidemment. mais nous étions plus faciles à ébranler lorsqu'elle était petite. Nous passions d'un doute à un autre. Nous accordions trop d'importance aux réflexions intolérables des personnes qui croisaient son chemin et ne se gênaient pas pour nous dire "ah oui, elle n'est pas comme ses soeurs".... Nous n'acceptions pas cette étiquette et nous voulions la rendre lisse et copie conforme de Julie ou Zoé... il en est hors de question depuis 2003. Nous avons mis le temps à sortir la tête de l'eau, surtout moi ... j'ai voulu élever mes filles et cela m'a permis de tout voir, par bonheur, mais j'ai trop voulu m'investir... est-ce vraiment trop ????
Il y avait deux possibilités : soit je reprenais mon boulot après sa naissance et faisait la politique de l'autruche... laissant une autre faire à ma place et en faisant semblant que tout aille bien...
Soit je prenais cela à bras le corps et je me surinvestissais d'une mission de super maman...
J'ai opté pour la seconde... et je ne le regrette pas.

Tout ce qu'il faut, c'est être en phase avec son choix....

mardi 13 février 2007

son entrée au CP

Manon est entrée au CP en septembre 2002. Nous n'étions plus sur Paris. Nous avions déjà eu une proposition de mutation pour Menton en 1998. C'était une année difficile, Paris nous apportait toutes les structures médicales dont Manon avait besoin. Nous n'avions pas sauté le pas.
Néanmoins l'idée de partir germait toujours. Nos familles respectives nous manquaient. Les filles étaient souvent malades. Manon avait toujours sa fragilité pulmonaire. Nous avions même dû lui faire un "test de la sueur" (suspicion de la mucoviscidose), tellement cela inquiétait les médecins. Tout fut négatif, fort heureusement.
J'étais en congé parental de Zoé, j'étais une maman comblée. Mes filles m'ont apporté des moments forts, pleins de bonheur.... Je ne savais pas ce que j'allais faire à l'issue de ce congé. Je pouvais ré-intégrer à la Poste, mais ma résidence administrative était Paris, et Paris seulement. Si on décidait de tenter la mutation par le biais de Jean-Phi, je devais me résigner à reprendre mon activité de nounou pour pouvoir le suivre... il n'y aurait pas de ré-intégration pour moi dans un autre département.
Nous ne sommes pas des gens qui faisons des plans sur la comète... arrive ce qui arrive... Une propostion pour Rouen est tombée en novembre 2001. Nous avons sauté dessus. C'était à une heure de chez mes parents, et encore près de Paris, notre ville de coeur, tout de même. Tout allait bien.
Nous avons trouvé une maison en location. C'était notre première maison, on était euphorique. Tout a été très vite. Un petit quartier en banlieue rouennaise, une maison en bois sur 3 étages, un jardin, une impasse, une forêt.... c'était très calme.



A Malaunay

j'ai dû passer mon permis en urgence, j'avais un peu dormi sur mes lauriers, trop habituée à mon métro! Tous ces changements ont occupé notre temps fin 2001 et aussi début 2002. Manon était en dernière année de maternelle, Julie en CE1, Zoé avait deux ans... Nous avions même pris une petite chienne, un bichon. Histoire d'aider Manon à apprivoiser sa trouille des animaux...
L'impasse permettait aux filles de jouer sans crainte. ma fenêtre de salon donnait dessus, et seuls nos voisins y rentraient en voiture, avec précaution puisqu'ils avaient eux-mêmes des enfants. Julie était la petite parisienne type, privée de nature et de grand air pendant trop d'années! Elle sortait par n'importe quel temps!!! (Et c'est bien connu qu'il ne pleut jamais en Normandie!!!) Elle était vexée de ne pas bien maîtriser le vélo et elle a appris de suite. Elle a voulu mettre des rollers, la trottinette sortait enfin de son sac pliable... c'était marrant. Le jardin accueillait une petite maison en plastique depuis Noël, les filles ouvraient et fermaient les volets, cultivaient des herbes ramassées un peu partout, les escargots vivaient dans un seau... tout était différent. Je n'avais plus à sortir vers 16h avec ma poussette double, mes goûters et mes packs de jus de fruits dans le filet... en demandant à Julie de rester à mes côtés, de faire attention aux passants, aux voitures... j'ouvrais ma porte fenêtre et zouh! elles étaient lâchées, la liberté!!!! Manon était la moins folle de crapahutage, elle ne voulait pas mettre les pieds sur un vélo et hurlait comme un animal qu'on égorge si on sortait les patins à roulettes!!!! Donc elle n'insistait pas et se repliait sur elle-même... julie avait déjà des copains et copines, souvent plus agés qu'elle... Zoé roulait dans l'herbe, j'avais dû lui prendre une combinaison spéciale tout terrain dans un magazine par correspondance... on aurait dit qu'elle allait à la pêche aux crevettes avec son habit jaune flash et ses bottes en plastique...
Quand j'y repense, on a vraiment dû faire rire les voisins : les parisiens ont débarqué !!! (même si c'est bien connu qu'il y a très peu de vrais parisiens et qu'au fond j'étais normande et Jean-Phi aquitain!!!!)
Bref, c'était la belle vie... Manon restait peureuse, peu dégourdie... mais nous le vivions bien.





La rentrée du CP est arrivée en septembre 2002. Manon avait un peu peur mais je pense que c'était nous qui induisions cette trouille. On l'avait brieffée tout l'été, avec l'annonce des devoirs à faire le soir, le maintien des stylos, la rapidité, la concentration... je la sentais anxieuse.
Sa maîtresse avait enseigné le CE2 pendant 20 ans, et pile poil cette année, elle se trouvait recalée au CP, le nouveau directeur de l'école ayant voulu le CE2... Cette institutrice était très gentille, très professionnelle. Je garde un très bon souvenir d'elle. Le seul hic, c'était son professionnalisme justement. Elle n'avait plus ses repères au niveau charge de travail, devoirs... et appliquait sa méthode de CE2. Manon a été surchargé de travail. Un enfant avide de connaissance et dégourdi pouvait s'accrocher et foncer, pas Manon.
Tous les soirs elle pleurait sur les devoirs. C'était dur. Je ne comprenais pas ce qui se passait : elle ne voyait pas ce qu'on attendait d'elle. Je lui disais "mais tu vois, un B et un A, ça fait BA... à toi de composer maintenant." Et rien ne venait. Elle me disait "mais c'est quoi un A"... "bah l'alphabet, tu sais les voyelles, les consonnes..." elle soupirait "mais à quoi ça sert, pourquoi on l'a inventé"... bref d'une consigne simple, il fallait faire un exposé hyper détaillé... à côté de cela, elle lisait la phrase du jour... de mémoire... et ceci sans soucis... comme pour les poésies qu'elle récitait sans les relire.
Elle a bluffé tout le monde. Jusqu'en mars, elle a mémorisé toute la lecture, les 6 poésies... elle pouvait ressortir tout à la demande. c'était impressionnant... les maths marchaient bien. Comme toujours avec Manon....
Mais quand il a fallu se mettre à lire vraiment, après Pâques, elle a saturé et a commencé à avoir des crises d'angoisse, de tétanie, limite spasmophilie... sa maîtresse était inquiète. Nous avions eu le droit à une psychologue scolaire depuis début janvier, celle-ci la prenait un après-midi la semaine pour l'évaluer, par le jeu, le dessin... cette femme avait réussi à faire des choses formidables avec Manon. Nous étions vraiment optimistes... mais là tout s'écroulait...
Manon subissait des violences scolaires qui me mettaient régulièrement K.O... elle était introvertie et c'était facile de la prendre comme cible... Son voisin de derrière en classe s'amusait à lui couper des mèches de cheveux par ci par là... elle les avait jusqu'aux fesses, il avait de l'occupation!!! Elle voyait ses gommes, crayons, stylos disparaître, je rachetais tout, tout le temps... elle était tapée, violemment, souvent des gifles, et on lui disait "réveille-toi andouille!"... Julie était dans la même cour qu'elle et a dû intervenir quand Manon a été mise au sol et ruée de coups de pieds dans le ventre...
Elle ne me disait rien, c'était cela le plus dur. J'ai su tout cela avec retard et j'ai vécu sur un petit nuage au début de son CP. Je ne pensais pas qu'on puisse être aussi méchant à cet âge là. J'ai donc dû intervenir. Ce qui n'a pas été difficile... je souffrais tellement que je trouvais l'enfant coupable à la sortie, prévenait le directeur et attendait les parents... certaines mamans ont compris et ont sermoné leurs enfants... certaines sont même devenues des amies, enfin une surtout, et son petit garçon a fini par devenir confiant avec moi et a protégé Manon... d'autres m'ont mis à terre en me disant qu'elle n'avait qu'à se défendre et que leur enfant n'avait rien fait... Je n'insistais pas...Chez moi, on ne dit pas à un enfant "tu ne dois pas mettre de baffe" en lui en collant une... c'est un paradoxe, une absurdité que je ne comprends pas. Comment inculquer la non violence en frappant son enfant????
il faudra qu'on m'explqiue un jour....
Manon a eu une initiation au violon après Pâques, dans le cadre scolaire. L'école de musique de la commune touchait l'école et cherchait de nouveaux élèves... cela s'est fait sans qu'on nous en parle. Je suis arrivée le midi à l'école et là j'ai vu Manon arriver vers moi avec des enfants de sa classe autour d'elle, c'était bizarre! Ils se sont jetés sur moi et le plus courageux m'a dit "Madame, elle n'est pas débile, Manon, elle sait jouer du violon, comme le monsieur de l'école de musique!!!"... j'ai souri, surtout pour le mot "débile", et je lui ai demandé de m'expliquer... puis j'ai eu confirmation par la maîtresse. Manon avait pris le violon et avait joué d'oreille, déclenchant étonnement et admiration... je n'ai jamais fait de musique, je ne voyais pas trop l'ampleur de l'exploit. J'étais surtout heureuse de voir Manon entourée des autres enfants, souriante, fière. Elle disait juste "bah je sais pas moi comment j'ai fait, c'est super facile ce truc!"....
Elle a été prise dans l'école de musique d'office un midi par semaine... je la laissais à la cantine... c'était un don à développer. Pourquoi pas?
Les soucis scolaires ne s'amélioraient pas pour autant... et le redoublement a été proposé dès début mai... j'ai commencé à me demander ce qui pourrait bien déclencher la lecture chez Manon... car recommencer deux fois la même chose me paraissait inutile... c'était la méthode qui n'allait pas, ou un blocage, ou quelque chose de plus grave que je ne voyais pas....
Ce mois-là, Delarue diffusait une émission "ça se discute" qui ne pouvait pas mieux tomber... du moins dans l'état d'esprit où j'étais... c'était sur l'autisme de haut niveau, l'autisme Asperger (Rain man, Bill Gates...) Je dévorais et pleurais en même temps que je découvrais la liste des signes distinctifs : langage monocorde, très élaboré, rituels, démarche sacadée, sautillements, pré-disposition dans certains domaines artistiques, grande mémoire... j'étais accablée... et je ne voyais que des doubles de Manon dans chaque portrait diffusé....Jean-Phi avait regardé avec moi et semblait moins affecté, plus mesuré... mais il comprenait mon émotion...
Tout s'est de nouveau embrouillé dans ma tête et j'ai parlé avec l'instutrice de Manon de tout cela, ainsi qu'avec la psy scolaire qui suivait Manon, en toute franchise. La maîtresse était d'accord pour que je me lance dans une évaluation des potentiels de Manon, afin de comprendre ses difficultés scolaires. Cela ne pourrait qu'être bénéfique, et décidérait si oui ou non Manon devait poursuivre dans un cursus scolaire dit "normal" ou au contraire être orientée ailleurs...
La psy scolaire était moins enthousiaste et m'avait clairement dit "mais enfin, Manon n'est pas autiste!!!!! Je la connais bien, vous vous trompez!!!". C'était dit très gentiment et avec beaucoup d'amour. Elle avait liée avec Manon une relation forte. Ma fille a toujours inspiré la bizarrerie au premier abord, mais tous ceux qui ont réussi à gratter derrière cette façade protectrice sont tombés en émoi, en amitié, très sincère, très forte... ils n'ont pas été nombreux. mais ceux qui ont su aller vers elle n'ont jamais regretté le détour... à toutes ces personnes, merci encore.
Je suis donc rentrée chez moi avec deux avis... J'ai pris rendez-vous au CHU de Rouen, et comme Manon était une grande prématurée, avec un papier de l'école signifiant clairement son échec scolaire, nous avons été pris dans les jours qui suivirent mon appel....
Manon a alors été vue en famille, puis seule... à plusieurs reprises... Nous y sommes allés trois fois en tout, sur quelques mois...
Pour cette première entrevue, jean-Phi et moi étions seuls avec elle, mes parents étaient venus garder les filles. Les grands parents étaient au courant de notre décision, de ce qu'on soupçonnait. Ils ne nous ont jamais empêché de faire quoique ce soit. Ils ont été atttentifs, mais très dépassés par les termes employés et la tournure des évènements. Ils aimaient Manon, avaient avec elle un rapport fort et privilégié. Elle était très attachée à ses papis, les couvrait de bisous, chahutaient avec eux... c'est avec son papy du Havre qu'elle adorait lire des livres et regarder les dragons chinois que celui-ci mettait en photo dans son bureau... c'est avec son papy d'Agen qu'elle a appris à nager dans la piscine familiale, en confiance, et avec tout le temps qu'elle espérait.... Pour eux, Manon était tout sauf autiste... elle ne craignait pas les calins, elle était aimante, attentive... un comportement autistique n'induisait-il pas un cloisonnement émotionnel, un refus du toucher, une peur du contact??? tout était confus... Manon avait des signes "autistiques", mais qu'à l'extérieur de notre cellule familiale... pourquoi ne réussissait-elle pas à être notre Manon à nous partout????
Je n'attendais pas vraiment une mauvaise nouvelle, je n'étais pas partie avec mes certitudes comme la fois où j'avais franchi les portes du camps... je me retrouvais face à un mur : l'école. Il fallait que l'on puisse certifier que Manon était apte à apprendre dans la filière scolaire normale... par un avis médical. Je n'avais pas le choix. Et l'émission de Delarue avait mis le feu aux poudres... c'était l'occasion de tout mettre à plat.
Manon a passé cette demi-journée de test dans le plus grand silence et la plus grande interrogation. En même temps, nous lui avions expliqué la veille le pourquoi de cette visite à l'hopital, et nous avions insisté sur le fait qu'elle n'y resterait pas, qu'elle repartirait avec nous... Je lui ai juste dit que c'était important, qu'il fallait vraiment qu'elle donne le meilleur d'elle même.
Tout a été très vite, et très bien fait. Les tests psychomoteurs ont révélé comme d'habitude une faiblesse, surtout en psychomotricité fine. Je ne pouvais pas le nier.
Nous devions la faire travailler là dessus.
Puis nous avons parlé de nous, de notre vécu, avec la psychologue. Manon écoutait. La psychologue l'étudiait, sans en avoir l'air.
Elle est allée voir l'ortophoniste... tout allait bien.
Elle est ensuite partie faire un test de Wisk (test de QI)....
Tout ce qui a suivi a dépassé mes espérances. J'étais soulagée, heureuse, fière, et terriblement en colère après moi.
Manon n'était pas autiste asperger. Cela n'avait rien à voir, il a fallu se contenter de cela. Manon a été declarée en difficulté motrice importante, nous avions pour consigne de la faire suivre en urgence. Une psychomotricienne pourrait faire des miracles... je me suis revue des années en arrière, complètement hermétique à la méthode et au prix des séances!!!!
Manon était une enfant très inhibée, en souffrance car très dévalorisée, très bousculée. Visiblement, tout allait trop vite dans ce monde de brutes!!!! Elle perdait les pédales, et rentrait dans sa coquille, uniquement hors de chez nous... là où elle perdait ses repères, ses protections. Manon vivait dans un cocon familial trop sécurisant. Il fallait qu'on l'aide à en sortir. Pour son bien.
Manon avait un QI élevé : le test écrit avait été fait en totalité, Manon avait totalisé un résultat de 117, ce qui était très bien à leurs yeux... elle n'avait pas voulu répondre à la partie orale, elle se mettait les doigts devant la bouche et regardait au sol... c'était dommage car cela aurait été plus significatif et impressionnant d'après eux. Elle avait une mémoire d'éléphant, elle retenait tout très vite... Selon eux, elle avait tout appris par coeur au niveau du CP de septembre à avril et s'était écroulée fatalement par saturation... il fallait maintenant que le déclic opère. Elle avait tout en elle. Contenu... c'était inconcevable.
Nous sommes partis de l'hopital avec un autre regard sur notre fille. rien n'a plus jamais été pareil. J'ai arrêté de douter de ses compétences et j'ai été vigilante à toute appelation de "débile" qu'on lui collait sur le front... Manon a dû le sentir, elle a été plus confiante avec moi. Elle venait faire ses devoirs sans crainte le soir et elle me disait sans cesse : "t'es fière de moi, maman; tu m'aimes?"... elle prenait plaisir à me montrer tout ce qu'elle savait faire et moi j'étais ébahie. Ma fille était dévérouillée.... ma fille était douée... et je l'ai ignoré pendant six ans....
Ce fut un vrai miracle... une vraie renaissance... tout a basculé depuis et nous avons pu mettre une croix définitive sur toute suspicion d'autisme...
Nous n'avons pas pu donner suite aux séances de psychomotricité que l'hopital nous conseillait pour début septembre... nous avons déménagé l'été 2003 pour Le Havre...
l'hopital nous avait conseillé de lui doubler son CP. Sa maturité psychologique n'allait pas de pair avec son potentiel d'apprentissage. l'un bloquait l'autre. Il fallait donc qu'elle se sente "au dessus" des autres, en confiance, pour déployer ses ailes... Nous avons écouté... et Manon a su lire dès le 1er jour de sa rentrée en deuxième CP...

la visite au Camps

Je n'ai pas le souvenir précis de la date, mais je n'y suis pas allée en début d'année 1999, car Zoé a occupé tout mon temps, quel bonheur!!!!
Je me revois juste partir avec Manon en poussette-canne, calée, renfrognée... un énième rendez-vous où sa maman l'amenait, persuadée d'enfin comprendre le mystère appelé "Manon"....
si seulement elle avait su me dire... m'expliquer qui elle était...
Il faisait beau... Le camps était à 15 min à pied de chez moi (le centre d'aide médico-psychologique, aussi appelé CMPP)... dans le quartier de la pelouse de Reuilly, de la piscine... je n'avais pas envie de passer par en haut, par la coulée verte... j'ai donc longé laconiquement le boulevard Diderot et la rue de Reuilly.... Des milliers de choses me traversaient l'esprit, comme si j'étais en train de vivre mes dernières heures d'innocence : "profite, ma belle, dans quelques minutes on va t'annoncer que ta fille n'est pas tout à fait comme les autres..."
J'ai toujours été spécialiste en scénario catastrophe! je vois toujours le pire avant le meilleur... toucher le fond pour mieux taper du talon et remonter... une bien drôle façon d'être et de penser...
Jean-Phi était resté avec Julie. Je ne voulais pas traîner ma blondinette dans cette structure lourde et certainement... lente... je ne savais pas du tout ce qui m'attendait...
Je suis arrivée et on m'a de suite dirigé vers une salle d'attente... Manon est sortie de sa poussette et ne bougeait pas. Elle est restée sur mes genoux. Nous n'étions que les deux seules personnes statiques et silencieuses. D'autres enfants erraient, sautillaient, gémissaient... se tapaient sur la tête avec la paume de la main... leurs yeux étaient "vides", ils ne me voyaient pas... les parents présents les ramenaient vers eux quand cela devenait pénible... mais en vain... certains criaient et semblaient avoir mal quelque part, recroquevillés dans un coin de la pièce... un petit se traînait au sol, ses jambes raides, son corps si frêle... c'était très dur à voir et je n'osais rien dire à leurs parents... ces personnes semblaient si fatiguées. leurs yeux ne cherchaient pas les miens, leurs mots étaient faibles et répétés envers leurs enfants... comme si c'était inlassablement le même refrain ; "viens ici, assieds-toi, calme-toi".... je crois que je commençais à comprendre.
Manon est alors entrée dans une pièce et j'ai suivi... la psychologue était souriante, âgée, rassurante. "Alors, vous venez pourquoi Madame?"
J'ai alors raconté la naissance de Manon, sa longue évolution, nos doutes, nos peurs, puis sa rentrée scolaire... j'étais très négative et je ne montrais rien de positif. J'étais sûre d'un verdict pessimiste. Je ne cherchais qu'une confirmation de ce que je croyais être vrai. Elle a alors regardé Manon, sur toutes les coutures. Elle lui a demandé de marcher droit d'un point à un autre, de la regarder, de venir voir un petit livre, de tenir un petit crayon... j'étais attendrie et triste. Manon me donnait mauvaise conscience à chaque regard pointé vers moi, comme si elle me suppliait de la sortir de là...
Puis nous avons parlé de son quotidien, de sa vie, de moi....
Et j'ai entendu cette psychologue me dire posément : "Votre fille n'a rien, madame. La personne qui vous a parlé d'autisme n'a certainement jamais fait un tour dans cette salle d'attente. C'est déplorable que quelqu'un puisse enseigner avec de telles lacunes... Manon est très inhibée, timide, lente... elle a besoin qu'on lui montre les choses pour bien les faire, qu'on l'aide un peu.... C'est de la confiance en elle et... en les autres dont elle manque....Avez-vous la possibilité d'avoir une aide scolaire dans cette classe ?" je savais que non. Des jumeaux prématurés étaient dans cette même école, je connaissais bien la maman. le petit garçon allait bien mais sa soeur était suivie à l'extérieur de l'école, dans uns structure spécialisée... Pour déclencher l'obtention d'une aide, Il faut un "handicap avéré"... Une "suspicion" ne suffit pas, même quand c'est difficilement mesurable... en tout cas, Manon n'entrait dans aucune case: pas assez "atteinte" - heureusement -, mais suffisament "spéciale" pour nécessiter une attention...
La psychologue a poursuivi : "il faut lui trouver une activité où elle se sente valorisée, pour son estime de soi... que voyez-vous?"
Le sport était la dernière chose à faire, son manque de souplesse, d'assurance, en faisaient une petite fille casanière et renfermée. Le graphisme était sa bête noire, elle peinait à tenir un crayon longtemps, trop de pression dans les doigts, trop de tension, et cela rendait le geste maladroit et insupportable pour elle... la coordination n'était pas son fort...
J'ai alors pensé à l'outil informatique. Nous avions des jeux éducatifs à disposition, julie adorait cela, mais nous n'avions pas encore testé Manon là dessus...
Jean-Philippe était très à l'aise en info et réparait tout ce qui traînait... c'était sa formation de base, et sa passion avant tout... je savais qu'il prendrait plaisir à l'initier... il était plus patient que moi. Et Manon avait beaucoup de son flegme.
j'ai promis de l'aider à tenir un crayon, des ciseaux, à enfiler des perles, pour améliorer sa psychomotricité fine... et la psychologue m'avait aussi dit de ne jamais la mettre en situation d'échec, de la flatter sans cesse, et de recommencer plus tard s'il le fallait...
Un très bon conseil, la flatterie, merveilleuse technique...
Je suis repartie soulagée, heureuse, prête à prendre tous ces défis à bras le corps...
Mon coeur de maman avait eu raison... Manon allait bien... j'aurais dû m'en douter... si seulement il n'y avait pas la pression sociale, l'école, le moule dans lequel il faut rentrer.... j'aurais pu passé à côté de tout cela.
L'année de maternelle qui a suivi a été un régal. Son instutrice avait entendu parler de Manon et avait réclamé à l'avoir dans sa classe. nous avions sympathisé lors des fêtes scolaires et de mon bénévolat à la bibilothèque de l'école... elle avait une formation en psychologie et était très douce, très gentille... Manon a pris beaucoup de plaisir à apprendre avec elle en deuxième section. Je suis restée quelques années durant en contact avec cette gentille institutrice. Je lui suis très redevable. Ce qui prouve que tout est une question de loterie, on peut tomber sur quelqu'un de bien, ou pas, pas qu'à l'école d'ailleurs.... mais, hélas, c'est encore valable aujourd'hui. J'ai ainsi dû faire face par la suite à toute sorte de jugement... j'ai à nouveau consulté pour suspicion d'autisme - version Asperger - et là, aussi, ma fille n'entrait pas dans cette "case".... elle a 10 ans aujourd'hui, elle va très bien...je l'aime fort.... et si c'était à refaire, je ne changerais absolument rien!

Manon, en ballade, avec Zoé et son tonton qui lui apprend la trottinette...
sa démarche de toujours: sur la pointe des pieds et les pieds "en dedans"

lundi 12 février 2007

l'année 1999

L'été 1998 avait soldé deux années de crainte, d'angoisse, par rapport à des séquelles motrices que je m'étais mises en tête... j'étais regonflée à bloc... des projets pointaient leur nez alors que je n'en avais plus depuis deux ans... je peux assurer que ma fatigue est partie alors que je ne croyais plus redevenir la femme dynamique que j'avais été avant...
J'ai réfléchi à un changement de cap professionnel... j'étais en congé parental encore pour un an... je ne savais pas du tout si j'allais ré-intégrer au terme de cette parenthèse "maman à plein temps"... et je crois que je couvais gentiment l'envie d'avoir un troisième enfant...
L'idéal était de mettre un autre congé parental au bout de celui de Manon... il fallait que cela mûrisse entre Jean-Phi et moi... et j'avais la trouille de revivre un accouchement prématuré... je devais mettre toutes les chances de mon côté...
En septembre 1998, j'ai fait les démarches pour devenir assistante maternelle agréée, la seule profession qui est autorisée en congé parental... J'avais été sollicitée par des mamans à la sortie de l'école de Julie, l'idée avait fait son cheminement... et il fallait mettre du beurre dans les épinards....
Manon était en forme, sa nouvelle autonomie la rendait joyeuse, participative... nous avions encore des crises de petite fille contrariée, des rituels à gérer... c'était futile et rentré dans nos habitudes... Nous avions appris à vivre avec ces détails... à les accepter même, car Manon semblait plus à l'aise quand on rentrait dans son jeu de rigueur et de sérieux... rien n'était fait au hasard.... et ce n'était que le début de l'affirmation de son caractère intraitable, méthodique, soigné, appliqué... Manon a toujours tout fait au pied de la lettre....
Nous avons décidé de mettre un bébé en route après mes 30 ans, en mars... je n'ai jamais eu de difficultés pour tomber enceinte et je connais ma chance... le scénario s'est répété une troisième fois. Le début de ma grossesse a été estimé au 10 avril 1999... Notre bébé naitrait à l'aube de l'An 2000... j'étais heureuse, étonnée, et j'avais en même temps une peur intérieure constante, un stress quotidien... Mon généraliste m'avait donné l'adresse d'une gynéco très réputée dans le quartier de la Gare de Lyon et elle a su trouver les mots pour me rassurer... D'emblée, elle m'a dit que je devais me reposer, qu'elle me mettrait en congé dès la fin juin... je gardais une petite fille à la journée depuis 6 mois, ainsi que son frère après l'école... cela n'a pas posé de soucis pour les parents qui allaient se débrouiller l'été avec les mamies et enchaîner sur sa rentrée scolaire...

Manon en 1999

Je commençais à me dire que la roue tournait, finalement... qu'après la pluie, le beau temps... J'avais écouté mon coeur et attendait beaucoup de cette grossesse, de cet accouchement, de cet enfant... J'avais besoin de reprendre confiance en moi. je ne pouvais pas rester sur une naissance si violente et traumatisante. Cela peut paraître égoïste. Certains pourraient dire que j'avais besoin d'un bébé "pansement"... ce n'est pas totalement faux. Cependant j'attendais aussi beaucoup de cettre fratrie à trois... je ne supportais plus ce schéma à quatre où Julie était réservée pour son père, et Manon pour moi... j'avais liée avec Manon une symbiose destructrice... c'était l'amour fou et on pouvait se détester tout autant... Tout était fait dans la démesure entre elle et moi... Je ne pouvais plus être autant aliénée à cette petite fille si attachante qui ne vivait qu'à travers moi... Je voulais retrouver ma personnalité d'avant, ma liberté, ma vie légère et insouciante... ce bébé allait nous permettre d'avancer, nous en étions persuadés...
La grossesse a été ponctuée de petits tracas : une pyélonéphrite en mai, et des contractions à la fin de l'été... mais très honnêtement, cela n'avait rien à voir avec celle de Manon. Je portais ce bébé plus haut, je n'avais jamais pris autant de poids...
J'étais suivie à la Pitié Salpétrière par un professeur spécialisé dans les grossesses difficiles dès le mois de septembre... J'étais très bien entourée...
Manon a commencé à perdre sa joie de vivre vers le mois d'août.... je devais la rendre propre pour sa première rentrée scolaire... Je savais que cela serait chaotique. Manon se retenait toute la journée et attendait la couche de la sieste, ou de la nuit... c'était incroyable. jamais une fuite. Manon ne l'aurait pas supporté et aurait hurlé de voir cela couler le long de ses petits mollets... c'était sa hantise. Et je voyais bien que cela lui occupait l'esprit, la stressait...
Sa rentrée scolaire me faisait peur... je la voyais triste, elle parlait peu, je ne pouvais pas savoir ce qui se passait dans sa petite tête. Manon a commencé à vraiment parler durant cette année 1999, mais tout était monocorde, travaillé, appliqué... Nous avions remarqué qu'elle apprenait par coeur des répliques de ses dessins animés préférés, et elle les ressortait quand elle estimait que c'était le bon moment... On se mettait à table, elle disait "bon appétit mes amis!!!"... on lui donnait quelque chose, elle murmurait un "je te remercie maman"... alors que le mot "merci" à lui seul aurait suffit... elle avait très peu de langage, elle n'avait pas trois ans, mais quand elle parlait, c'était toujours construit, aimable... bien longtemps après, nous avons entendu le mot juste par un psychologue qui lui faisait un test d'évaluation : Manon avait un langage chatié... c'était bizarre. On se demandait si elle comprenait vraiment ce qu'elle disait. Ca ne collait pas dans la bouche d'une si petite fille... et les phrases du langage courant n'étaient pas acquises... elle se trouvait muette face à des consignes simples comme "tu vas mettre tes chaussons," et elle était plus passive qu'impliquée dans nos échanges... il faut dire aussi que Julie parlait pour deux!!!!
J'avais décidé de ne la mettre à l'école que le matin, comme j'avais procédé avec sa soeur âinée... Sa rentrée a été très émouvante. Je dois dire que je ne suis pas une fan des jours de rentrée des classes, même encore maintenant!!! Je ressens une certaine déchirure à me séparer d'elles, à les voir transies derrière leur cartable plus gros qu'elles, à regarder leurs yeux interrogateurs et anxieux... je me projète des années en arrière probablement. Je détestais le jour de la rentrée. Je craignais l'autorité trop forte d'une nouvelle maîtresse. J'avais peur d'être placée à côté de quelqu'un que je ne connaissais pas... Je crois que je n'ai aimé la rentrée qu'à partir du collège.
Manon est allée directement s'asseoir sur le banc placé en face du tableau. L'école était petite, Julie y entamait sa dernière année de maternelle. je connaissais bien les lieux. Manon ne tombait pas sur la même institutrice que Julie avait eu pour cette première section... c'était une nouvelle enseignante, très enjouée, d'une quarantaine d'années... Je n'avais pas décidé de dire quoique ce soit sur Manon, je perdais un peu ce côté parano qui consistait à déballer ma vie avant même qu'on me demande quoique ce soit....
Manon était si petite à côté des autres, si maladroite. Sa démarche était encore si mal acquise, si hésitante. Elle marchait sur la pointe des pieds et légèrement en dedans. Je ne pouvais pas la faire marcher vite et il y avait un escalier à monter et descendre pour aller à sa classe, j'espérais fortement qu'elle ne s'emmêle pas les crayons... je me faisais des scénarios catastrophes, du genre: "et si elle est poussée par le flot d'élèves dans l'escalier?"... je rentrais chez moi la peur au ventre... son petit regard de chien battu en mémoire...
J'ai trouvé un certain repos durant ces matinées sans mes filles. j'en profitais pour m'allonger, j'approchais de la fatidique 28ème semaine et j'avais peur de la fatalité, du déjà vu... en fait, je me suis inquiétée pour rien...
Manon a commencé à vivre sa scolarité dans un mutisme total. C'était comme un pantin que j'amenais le matin et que je reprenais vivante à midi... Nous allions chercher les petites sections directement à la porte de la classe, chaque enfant accourait à la vision de sa maman... pas la mienne... elle était sur le bout du banc, prostrée... elle regardait la maîtresse et sursautait dès que celle-ci disait "Manon, maman est là!"... cela me faisait mal au coeur... je me disais qu'elle devait vivre avec une tension nerveuse toute la matinée... cela me faisait mal...
Je prenais régulièrement le soin de demander à la maîtresse si Manon se comportait bien en classe... Elle soufflait généralement un "bof" en souriant, entretenant un air sympathique pour ne pas que je me braque contre elle... je tentais de prendre cela avec recul et amusement... jusqu'au jour où cela ne m'a pas amusé du tout... Je suis d'un caractère timide et je n'aime pas le conflit... je respecte énormément le travail des instits et je ne veux surtout pas rentrer dans une polémique absurde... ce n'est pas le but... je reste persuadée que j'étais juste en face de quelqu'un qui ne comprenait pas ma fille, qui n'avait aucune envie de le faire, et qui vivait dans un monde sans timides, sans maladroits, sans prématurés....je lui avais d'ailleurs jeté un mot sur la naissance de Manon vers la Toussaint, afin de lui permettre d'être moins sévère avec Manon et plus indulgente... j'ai juste eu droit à un "Bon, elle est prématurée et alors? Pourquoi n'est-elle pas dans un établissement spécialisé?"... Je n'ai pas étendu le sujet. Il ne valait mieux pas.
Je suis donc devenue moins conciliante ce fameux midi où j'ai récupéré Manon avec mon gros bidon... c'était le mois de décembre 1999. Les vacances de Noël approchaient. Nous étions tous heureux d'agrandir la famille. Manon ne comprenait pas trop ce que cette "petite soeur" voulait dire concrètement... mais elle ne tarderait pas à le savoir...
Ce midi là, tous les enfants avaient confectionné un sapin de Noêl sur un papier cartonné, coupé par leurs soins, bariolé à souhait... Toutes les mamans disaient "oh comme c'est joli, on va le mettre dans le sapin!!!"... j'attendais que Manon sorte, toujours en dernière, peu friande de la foule... elle restait en retrait... Elle est arrivée et je lui ai dit "tu n'as pas ton sapin ma puce? " et comme elle ne répondait pas, la maîtresse m'a lancé sans tact "oh bah elle n'a pas su le faire, elle tient mal ses ciseaux, elle est lente,pffff.... j'ai autre chose à faire que de m'occuper d'elle vous savez... il faudrait vraiment que vous consultiez en urgence, pour moi, elle est autiste. elle doit sortir du système scolaire normal.".... J'étais pétrifiée, j'avais une boule dans la gorge. Manon était tremblante et elle a senti mon malaise. Je suis partie sans rien dire. J'étais bien nouille. Si cela se produisait aujourd'hui, je vous assure que cela ne se passerait pas de la même façon. J'ai pris de l'aplomb et je suis devenue solidaire de ma fille. Personne ne doit dire de telles choses sans savoir, personne... c'est trop grave.
J'ai reçu cette information enceinte de 8 mois , et j'ai eu mal partout. Je suis rentrée chez moi par le marché d'Aligre, l'école était située la rue juste derrière cette fameuse place.
Le petit vendeur attendait Julie pour sa banane et je ne l'ai même pas vu... Julie me parlait, inquiète, elle voyait bien que je pleurais...
Je suis arrivée chez moi et j'ai craqué. Je me suis assise sur mon canapé et Manon était dans un coin de la pièce, silencieuse. Je pense qu'à l'époque, je ne m'inquiétais pas pour son psychisme, je restais convaincue qu'elle n'avait pas compris ce qu'avait dit sa maîtresse... j'avais tort... Manon a toujours tout compris... c'est bien là le problème...
Je n'ai donc pas pris la peine de la rassurer, de lui expliquer avec ses mots... elle voyait encore sa mère pleurer, à cause d'elle, et rien n'était dit... je contenais ma peine et je sentais mes forces me quitter...
J'ai appelé Jean-Phi le midi même. J'ai toujours eu ce réflexe, l'appeler, entendre sa voix, pour qu'il m'apaise. Il a été choqué et m'a promis de prendre un rendez-vous au CAMPS du 12ème, dès que possible... que je ne devais pas m'en faire... que cette maîtresse n'avait pas réfléchi à l'ampleur du mot "autisme", et que je devais me calmer...
J'ai repris ma route de future maman... le stress avait eu des conséquences, les vacances scolaires tombaient le lendemain de ce choc, et... j'ai accouché de Zoé le 24 au matin...
L'anxiété n'a jamais été mon alliée... Zoé a su me ramener à l'optimisme et à l'envie de me battre, aux côtés de Manon... Ma fille n'était pas autiste, non... je le savais au fond de moi, mon coeur de maman le savait... Même si ça restait à verifier...
Malgré tout, cette année 1999 s'est terminée dans un grand bonheur... Zoé est toujours notre plus beau cadeau de Noël à ce jour....

Avec papa, à la fête de l'école

samedi 10 février 2007

les deux premières années de Manon

J'ai volontairement choisi de mettre en avant ces deux années car elles ont été les plus dures pour moi... avec le recul et les années qui ont passé, j'ai l'impression d'avoir manqué l'essentiel (profiter de ma fille), tellement la fatigue et la confusion étaient présentes....
Je ne pouvais pas savoir que ce serait aussi éprouvant... mais en même temps, heureusement! Sinon jamais je n'aurais pris mon rôle de maman si à coeur à partir de ce 13 novembre 1996!!! Il valait donc mieux que je sois gonflée à bloc... pour la suite des évènements...
Manon n'a jamais respecté les trois heures d'attente entre chaque biberon... tu parles!!!! J'ai passé des journées et des nuits à me demander si j'allais en finir un jour avec les pleurs, les biberons à répétition qui finissaient en rejet systématique, le sommeil par tranche de 30 minutes dont seule Manon avait le secret... même le silence la réveillait!!! Nous étions parvenus à une décision absurde qui consistait à la faire dormir dans son relax la journée, bien à plat, dans un lange, au beau milieu de la salle à manger!!! Elle semblait y être rassurée, apaisée par nos bruits, notre quotidien: même Julie et sa tendance à chanter toute la journée ne la perturbait pas!!!...
Je suis sûre que le bruit permanent des machines de la néonat devait faire partie de son quotidien... du coup, elle se sentait perdue dans notre appartement si calme... nous avons donc composé avec ce système les deux premiers mois...
Les rejets ont vite mis une pression sur mon moral... je n'avais pas loué le pèse-bébé comme je l'avais fait pour Julie (ce qui me fait bien sourire aujourd'hui, Julie était née à terme avec un poids de 2,92Okgs!!!!), et je flippais quant à la prise de poids de Manon... Tout partait systématiquement sur mes genoux et sur la housse de notre cher fauteuil poang [ikea], qui en reçut des litres de lait!!!! La nuit je m'asseyais sur ce même fauteuil, allumait MTV pour ne pas m'endormir, Manon buvait lentement... l'hiver était là... j'étais en chemise de nuit, le bras endolori par ce petit bébé si raide qui une fois calé ne bougeait plus et m'engourdissait... nous n'avions pas eu le temps de mettre de rideaux à la grande baie vitrée de la salle à manger... en face un immeuble abandonné avait été vite pris d'assaut par des sans-papiers en novembre... chaque nuit je voyais le même jeune homme me regarder donner le biberon depuis la fenêtre d'en face... seule la rue nous séparait... lui devait trouver du réconfort à voir une maman nourrir son bébé, et moi je me disais que j'étais bien chanceuse d'etre au chaud et en famille par rapport à lui, même avec le risque de vomissement qui survenait presque à chaque fois!!.... Donna Lewis entonnait son "I Love you, always, forever" chaque nuit vers 3 heures du mat, les programmations musicales étaient souvent en boucle sur MTV... je chantonnais ces douces paroles à ma petite poussinette qui me regardait fixement en têtant....
La veille de Noël mes parents sont arrivés de Normandie pour passer les fêtes avec nous... j'ai alors confié à ma mère que je trouvais que quelque chose n'allait vraiment pas... Manon était raide, vomisseuse, et elle pleurait quand je la tournais dans son lit ou dans le bain... L'hopital Trousseau tenait à assurer le suivi médical de Manon mais la visite était encore loin... j'avais eu connaissance qu'une pédiatre très compétente officait dans le quartier... et j'ai tenté le coup, le 24 décembre au matin... j'ai déballé mon sac au téléphone et elle m'a demandé de passer de suite... Cette pédiatre ne se souvient certainement plus de moi ni de Manon, mais je suis toujours heureuse de la voir régulièrement à la télévision sur le plateau des Maternelles .... elle m'a beaucoup aidée.... [Je ne me permets pas de citer son nom]
Manon a été vite diagnostiquée : oesophage brûlé par sa prise de cortisone depuis sa sortie de l'hopital (cela servait d'auto-bloquant pour un angiome qu'elle avait sous le pied gauche), le "clapet" de son estomac ne remontait plus à cause de la sonde gastrique qui l'avait pourtant nourri et elle avait un torticolis congénital qui lui bloquait tout le côté gauche....
J'étais rassurée et en même temps furieuse de ne pas avoir vu que ma fille ne tournait la tête que d'un côté... en couveuse, elle était toujours sur même flan, sinon elle regardait le mur... tout s'expliquait....
Nous avons donc tout repris à zéro... Un ostéopathe a manipulé Manon et j'ai vu ma poussinette se délecter de faire enfin des mouvements souples et rotatifs... le sommeil a commencé à être réparateur et nous avons repris un rythme normal... C'était nécessaire car nous étions épuisés... Julie était en forme dès 7H30 le matin et je devais assurer.... Julie faisait sa sieste sans problème en début d'après-midi, mais Manon dormait peu et je ne voulais pas m'allonger à mon tour, même pour ce court laps de temps.... il y avait trop de linge à plier, de ménage à faire, de repas à préparer...
Je pense que j'enviais secrètement Jean-Phi qui partait chaque matin au boulot... nous étions tous les deux postiers, nous avions passé le concours après la fac... je connaissais son quotidien et quand il rentrait le soir pour me parler guichet, clients, comptabilité, je pensais à ma vie d'avant et je me demandais si un jour je redeviendrais celle que j'étais... la fatigue ne partait jamais même après que Manon fasse ses nuits complètes... je n'étais pas épuisée que physiquement, je l'étais moralement...
Je sortais chaque jour faire mon tour de marché rue d'Aligre... c'était une façon de me sentir vivante: ça hurlait, ça grouillait, c'était coloré... Julie avait droit à sa banane quotidienne, nous avions liés amitié avec un vendeur du trottoir d'en face... je pense encore souvent à lui... je suis sûre qu'il est toujours là-bas...
L'après-midi je partais faire la "coulée verte" juste à deux pas de chez moi. J'avais investi dans une poussette double car Julie n'était tout de même pas obligé d'assurer tous les kilomètres que je lui imposais... c'était ma bouffée d'oxygène... cette promenade était un vrai régal... les plantes, le vert, le fait d'être sur-élévés et de ne pas entendre le bruit des voitures... Je croisais de plus en plus les mêmes mamans avec leurs bouts de chou... nous échangions sourires et banalités... c'était peu mais pour moi, c'était le seul côté "social" que ma petite vie de mère au foyer offrait....
Comme toujours, le sujet des mamans tournaient autour de leur progéniture... Julie était sociable, marrante et attirait les commentaires... Manon était plus en retrait et on me disait juste "oh elle n'est pas vieille celle-ci!!!!!"... J'aurais pu et dû mentir... annonçant un "oui, elle a trois mois..." avec un large sourire et passer mon chemin... Mais je ne pouvais pas... Je balançais un tristounet "elle a six mois" et je rentrais dans le récit apocalyptique de sa naissance prématurée, chose que personne n'avait envie d'entendre.... sauf moi... comme pour me l'extirper de mon souvenir à tout jamais... comme pour me soulager d'un poids et d'une culpabilité trop lourds à porter... Je n'étais pas réjouie de voir ma fille évoluer si lentement... je languissais et bouillais intérieurement... J'avais trop de repères avec Julie, trop de souvenirs encore récents d'une maternité épanouïe, d'une petite fille blonde aux yeux bleus qui nous a comblé de bonheur... de par sa présence, son caractère, son affection grandissante... Manon était là sans vraiment l'être... trop sage...J'avais une fonction restreinte de mère nourricière et je n'avais pas d'échanges affectifs, d'étincelle dans son regard si bleu.... Je ne voulais pas l'avouer mais j'étais inquiète, assez torturée... chaque mois était une étape au niveau taille et poids, Manon n'attirait pas l'attention particulière des médecins mais moi je cogitais... tout le temps... et ce fut le début d'une longue traversée du désert...
Cet été là nous sommes partis dans le Sud Ouest chez ma belle famille et dans les Pyrénées... avec les 4 grands parents... Nous avions loué une grande maison de village à quelques kilomètres de Luchon... c'était rustique mais j'étais heureuse de ne plus arpentée les rues de la capitale, de ne pas rester dans mon appartement si chaud l'été...
Manon s'est sentie bien et a passé un super été... La pédiatre m'avait conseillé d'acheter un trotteur pour la muscler, et la forcer à se mettre debout... elle allait à reculons, se propulsait avec les deux pieds, allant ainsi vers de nouveaux horizons... Julie était ravie et la poussait joyeusement... enfin une complicité naissait... c'était inespéré... je ne sais pas pourquoi, Manon a toujours progressé pendant l'été et en particulier quand nous étions en montagne... (bizarrement, c'est une adoratrice de la montagne aujourd'hui et elle voudrait vivre près de la nature plus tard...)
Côté nourriture, on commençait la diversification, les bledi dej le matin... j'avais acheté un baby cook... mes résolutions de mère au foyer qui fait son maximum ne me quittaient pas... j'avais tellement peur de ne pas être à la hauteur...
Manon mangeait bien, très mixé... Elle prenait des rondeurs, et avait bonne mine...
Ce fut pour moi une période de bonheur familial intense... je me reposais, je déléguais... Manon a acquis la position assise en août, à notre retour... elle souriait, réagissait aux pitreries de sa soeur.. j'avais confiance pour l'hiver à venir...

L'hiver en a été autrement... Manon a commencé décembre avec une bronchiolite, de la kiné respiratoire... la bécotide et la ventoline sont devenues nécessaires... Elle essayait de se tenir debout contre les petites tables de salon, le canapé... mais c'était raide, maladroit... la pédiatre me demanda de voir une psychomotricienne. J'ai pris rendez-vous de suite près de chez moi, confiante. La séance s'est faite sans moi... je regardais de loin, de la salle d'attente. Manon est restée assise 15 mns en face de la jeune femme qui empilait des cerceaux sur un petit manche en bois... Manon ne coopérait pas, assise, la bouche ouverte, pétrifiée... La jeune psychomotricienne est venue me voir, les mains dans les poches, et m'a dit "bon bah elle est assez inactive, je pense que vous devriez la stimuler, elle en a besoin. Je vous propose de la revoir la semaine prochaine, on referra une séance de jeux... le fait d'empiler, de structurer, c'est important. En attendant... euh, c'est 300 francs..."
J'étais consciente que Manon avait besoin de stimulation, je ne remettais pas cette parole en doute... j'avais également conscience que 300 francs non remboursés deux ou trois fois par mois était au dessus de mes moyens....nous avions eu une année difficile financièrement.... Je suis donc rentrée chez moi abattue, énervée... je me sentais nulle de ne pas avoir envie de jouer avec Manon comme l'avait fait cette jeune femme... car ce n'était pas faute d'avoir essayé... ce n'était pas comme avec Julie, rien ne "sortait" d'elle... c'était platonique, à sens unique...
Manon semblait détester qu'on l'oblige à farfouiller dans sa caisse à jouets, et comprenait encore moins qu'on s'asseoit en face d'elle et lui tende dix mille trucs bruyants et encombrants... j'avais vite admis son manque d'intérêt et avait fini par déclarer forfait...
Je ne suis donc jamais retournée voir la psychomotricienne... je n'en suis pas fière... Je me laisse dire que mon moral psychologique et financier ont pris la décision pour moi....
Manon a abordé le printemps 98 avec un caractère pleurnichard, coléreux et tyrannique... On ne pouvait pas la contraindre à faire quelque chose qui sortait de l'ordinaire... Il suffisait que je me trompe de biberon le matin pour déclencher une crise: pour elle, il devait être jaune; ou que je lui change de dessin animé pour faire plaisir à Julie qui en avait marre de voir toujours le même (car Manon regardait toujours la même chose, des dizaines de fois de suite, inlassablement)... tout était prétexte à colère et prise de tête... je m'accrochais avec elle. Je jouais le jeu de la maman ferme qui ne revenait pas sur sa décision et qui n'allait pas se laisser faire... Le problème est qu'à ce "jeu" elle fut plus forte que moi....
Manon ne cédait pas et entrait dans des colères noires qui me desarmaient de plus en plus... j'en arrivais à redouter de sortir manger chez nos amis. Manon ne supportait plus d'être en dehors de chez elle... elle ne mangeait que mixé et je n'avais pas envie d'être jugée par l'entourage... je ne disais rien quand le steak frites arrivait...je laissais Manon s'adapter, Julie en avait été capable, pourquoi pas elle?... pourquoi ne la comprennais-je pas? Toujours est-il que l'incapacité de Manon à affronter le moindre imprévu a commencé à se révéler... et à nous pourrir la vie.
Les rituels ont ponctué de plus en plus son quotidien. Elle menait une vie réglée et ne voulait pas qu'on la sorte de ce cocon -ridicule à nos yeux- qu'elle tissait autour d'elle... Je passais mes journées à essayer de lui faire prendre des "risques" : changer de dessin animé le matin, changer l'heure du bain, manger des morceaux, accepter de sortir en poussette dans la foule sans se crisper et hurler dès qu'une voisine osait lui dire bonjour...
Je ne sais plus à force... c'était pourtant, il me semble, trois fois rien, mais si important à ses yeux...
Elle s'énervait après Julie qui était pourtant bonne poire : elle lui apportait tout ce qu'elle voulait. De mon côté je l'obligeais à faire un effort, à se lever, à marcher, même à quatre pattes, rien n'y faisait... Nous étions en conflit permanent. je passais mes journées à la pousser dans ses retranchements... Jean-Phi rentrait le soir et j'étais épuisée, aux bords de larmes... j'avais l'impression de mener un combat chaque jour contre une tête de mûle qui n'était pas démonstrative... Je n'avais aucun calin de sa part et quand je la suppliais de m'expliquer ce qui n'allait pas, de n'importe quelle façon, un "non" de la tête, un "aïe" pour me faire comprendre que ce que je lui demandais était douloureux, un "oui" de consentement... rien ne venait jamais, hormis des pleurs, des cris... Je commençais à pleurer le soir dans mon lit quand elle était couchée... Je l'aimais pourtant si fort... C'était insupportable de passer des journées entières à être en conflit avec elle... je n'arrêtais pas de dire à Jean-Phi que ce n'était pas normal, que j'avais l'impression de ne pas avoir la notice qui allait avec cette petite poupée si mystérieuse... Je ne réussissais rien de bien avec elle. Nous n'avions pas de moments de joie suffisants pour nous en rappeler. Seules les crises marquaient nos esprits, notre relation...
Je me suis confiée à une amie très proche qui me connaissait depuis longtemps... J'ai commencé par lui dire que Manon n'était pas normale, que je sentais au fond de moi qu'elle n'était pas comme les autres... Ma peur de la prendre en grippe me hantait et je m'aperçevais que je me levais le matin avec une boule dans le ventre... je ne pouvais plus assumer un quotidien pareil...
Manon écoutait... je parlais de cela sans même m'apercevoir qu'elle était toujours à deux pas de moi... je ne sais pas pourquoi j'ai manqué de vigilance à ce sujet...
je l'explique juste par le fait qu'elle était comme "éteinte" pour moi... ce qui revenait à dire qu'elle ne faisait pas attention à moi, à mes pleurs, à mes paroles de desespoir déversées à des inconnus sur son compte... elle était invisible pour moi, inexistante... au niveau de la compréhension bien sûr... j'ai commis une énorme erreur en pensant une telle absurdité... Manon a toujours su que je pleurais à cause d'elle, que je m'inquiétais pour elle, que je racontais en boucle sa naissance et que je commençais à regretter d'avoir eu un deuxième enfant... elle n'a jamais montré le moindre intérêt, elle a toujours fait comme si de rien n'était...
J'ai longtemps eu du mal à me pardonner la façon avec laquelle j'ai agi à cette époque... Manon a dû souffrir atrocement d'être l'éternel "sujet qui perturbe" la famille, d'entendre sa mère dire avec desespoir à quiconque croisait son chemin qu'elle n'arriverait à rien avec son caractère... que c'était une coléreuse, une tyrannique et qu'elle prenait volontairement son temps pour marcher comme pour m'empoisonner la vie...
Je le dis et l'affirme aujourd'hui : Manon ne pouvait pas se construire avec une telle négation de ma part, une telle intolérance...
Sa colère était justifiée : elle ne pouvait pas faire autrement... elle souffrait et hurlait sa douleur... elle était enfermée dans un corps mollasson et coincé... son mental était très fort, très doué... mais totalement en décalage avec son physique...
Elle attendait mon aide mais je n'ai pas interprété cela comme de l'impatience et de la souffrance de sa part... mais comme des caprices purs et simples.
L'entourage au sens large du terme n'a pas aidé à me convaincre du contraire. Manon était sortie d'affaire pour tout le monde, sauf pour moi qui vivait avec elle chaque jour. Je me plaignais aujourd'hui de son caractère difficile mais j'avais plus ou moins récolté les fruits de mon attitude de mère couveuse, sur-protectrice et étouffante... On ne me le reprochait pas, on savait trop que j'avais risqué de la perdre...on trouvait juste que cette petite avait su tirer bénéfice de sa "naissance"... et en faisait voir de toutes les couleurs à ses pauvres parents...
Je ne disais rien, j'acceptais cette analyse... car entrer dans le débat qui consistait à faire admettre que quelque chose "clochait" chez cette enfant était peine perdue... les très proches refusaient d'entendre, quand on commençait à prononcer des mots comme "séquelle", "autisme" ou "handicap"... je n'avais personne à qui me confier et trouver écho...
Jean-phi restait optimiste: toujours ses "on verra bien plus tard, faut attendre"... attendre, patienter... pas pour moi, plus pour moi...
Fin juin 1998 je suis retournée voir un ostéopathe. Un ami était venu nous présenter sa future femme à la maison. Elle était kiné. Elle s'est permis de me dire que ma fille ne pourrait jamais marcher avec une telle position des pieds... et que sur son conseil, je devrais aller voir ce fameux ostéopathe, en plus à deux pas de chez nous, de sa part... c'était, d'après elle, un faiseur de miracles...
Je n'avais plus rien à perdre. J'étais en phase de renonciation et de préparation au handicap. Le médecin que j'avais vu en visite à Trousseau m'avait dit que si elle ne marchait pas après cet été, il faudrait penser à envisager des séquelles lourdes..; j'avais le moral dans les chaussettes... j'étais en colère contre le monde entier, contre la fatalité, contre moi qui avait mis au monde cette petite fille dans cet état...
La séance fut longue et surprenante. Un profil de Manon a été dressé : caractère, peurs, fragilité, goûts culinaires... Il était calme et très posé. J'étais très impressionnée. Il a manipulé Manon et a même réussi à en apprendre plus sur elle que j'avais bien voulu lui en dire, rien qu'en la touchant... j'étais bluffée.
Il m'a prescrit une dose unique d'homéopathie à lui donner le soir-même et m'a recommandé de lui donner du pyrogenium en cas de fièvre et du lycopodium en cas d'état fébrile... Puis il m'a serré la main et m'a dit la plus belle phrase qu'un "médecin" puisse me dire : "elle va marcher dans le mois qui suit"... nous étions fin juin...
En juillet nous sommes partis en vacances en Ardèche chez des amis très proches. Nous avons passé des moments formidables, Manon était pleine d'entrain et prenait des risques... elle avait toujours ses pleurs avant de s'endormir. Elle ne connaissait pas cette maison et détestait son lit parapluie. Mais je réussissais à ne pas me mettre trop en boule contre elle... et je n'entrais pas dans son jeu...
Le 12 juillet 1998, nous étions en train de nous préparer à regarder la finale de la coupe du monde, comme tout le monde... Nous étions dans l'appartement de nos amis, en plein Aubenas, sous les toits... il faisait chaud. nous avions passé l'après-midi à la piscine. Nous étions joyeux, affamés et nous étions devant un coca à bavarder de tout et de rien... Manon est alors arrivée vers nous en marchant... Mon amie, Loulou, a crié: "Véro, regarde Manon: elle marche toute seule!!!!"... j'étais sans voix... Manon riait aux éclats et recommençait l'exploit en levant les bras au ciel dès qu'elle s'arrêtait... elle s'immobilisait pour faire son demi tour et hop, elle repartait... je me suis mise à pleurer de bonheur, de soulagement... Laurence m'a prise dans ses bras... Jean-Phi était euphorique et cela a augmenté avec le résultat du match!!! La France était champion du monde de football.... Ce soir là, les klaxons ont chanté toute la nuit dans les rues d'Aubenas... je n'ai pas fermé l'oeil une seule fois... Cet élan de joie dû à la victoire était vraiment bien tombé cette nuit-là... ce fut la plus belle nuit depuis la naissance de Manon....

ça y est, maman, je marche !